dimanche 28 décembre 2014

Le petit jeu du dimanche #1

Cette jeune aide-soignante est un peu distraite, elle ne respecte pas vraiment les codes de bonne conduite... Trois erreurs professionnelles se sont glissées dans ce dessin, saurez-vous les retrouver? (oui ben on s'occupe comme on peut hein!)




lundi 15 décembre 2014

Le matin rose et la dame pipi

Avant de vous raconter la suite de mes débuts (ou le début de la suite), il faut à tout prix que je vous relate une petite anecdote (sous la pression de @GeluleMD qui a explosé de rire quand je lui ai raconté cette scène).

L'histoire se passe un dimanche. Ce jour-là, c'est relâche. Le week-end, pas de grandes toilettes ni de douches, l'équipe est en sous-effectif alors on va au principal. Bref, pour résumer, le week-end c'est VMF. Vous ne connaissez pas l'expression?
VMF = Visage Mains Fesses. Le reste attendra lundi (inutile de vous dire que je n'aime pas travailler le lundi). Forcément, comme on en fait moins, on a plus de temps. On pourrait utiliser ce temps gagné pour faire des trucs qu'on n'a pas le temps de faire en semaine : des animations, du temps passé avec les résidents, un toucher-massage... Bref, toutes ces petites choses agréables qui font qu'une aide-soignante n'est pas qu'un simple agent nettoyant. Sauf que... (ben oui, vous le voyez venir le piège).
Sauf que le dimanche, le truc le plus important, ça n'est pas les cinq minutes de papote consacrées à Madame Mésange ou le quart d'heure de marche avec Monsieur Albatros. Non. Le truc le plus important, c'est la pause d'une heure avec l'équipe, tous ensemble dans le réfectoire. Oui, une heure. Une heure pendant laquelle nous sommes payés à travailler. Bref.
Ce jour-là, comme à mon habitude (j'avoue), je suis en retard sur mes soins. Je manque encore cruellement d'organisation, je me perds dans les étages et ne reconnais toujours pas les 60 résidents. Je suis de "matin rose", ce qui veut dire que j'ai l'horaire du matin (6h30-14h30) et que je suis au deuxième étage (dont les murs sont roses). Facile non? Mes collègues sont partis en pause, je suis seule à l'étage, je rêve d'un café. Alors que je m'apprête à descendre, Madame Mésange m'interpelle.
"S'il vous plaît, j'ai envie de faire pipi."
Madame Mésange, sur le palier du deuxième étage, en fauteuil roulant dont les roues sont bloquées, continente, à 20 mètres  de sa chambre, ne peut se déplacer seule. Ça me prendra cinq minutes de l'amener aux toilettes, et j'irai prendre mon café après. Je m'empare donc des poignées du fauteuil et, alors que nous nous mettons en route, ma collègue "matin gris" surgit derrière moi.
"Ben qu'est-ce que tu fais?" me demande-t-elle interloquée.
"Euh... (là, je me dis que j'ai fait une connerie, mais je ne sais pas encore laquelle), j'amène Madame Mésange aux toilettes, pourquoi?"
"Mais non! C'est pas à toi de le faire! C'est à la coupe orange!" (NDLR : la "coupe orange" travaille en horaires de coupe et est affectée à certains résidents du deuxième et et du  troisième étage)
"Oui, mais elle est en pause, et Madame Mésange a envie de faire pipi, alors puisque je suis là..."
"Mais non! Tu ne peux pas faire ça! Madame Mésange sait très bien que c'est à la coupe orange de l'amener aux toilettes! Là ce n'est pas l'heure. Donc elle attend, de toute façon elle a une protection!"
"..." (j'ai envie de répliquer un truc super intelligent mais je suis tellement abasourdie par cette réponse que je reste plantée là bêtement sans rien dire)
"Oui mais exceptionnellement, puisque je suis là..."
"NON! Si tu fais ça, demain elle demandera encore, et après elle va prendre l'habitude, et on va pas s'en sortir! Y a un plan de soins, faut le respecter! Elle attend!"

Voilà. La vie en EHPAD, c'est quand le matin rose veut t'emmener aux toilettes alors que c'est à la coupe orange de le faire et que le matin gris t'enjoint de te retenir parce que merde, le plan de soins c'est pas fait pour les chiens!

mardi 12 août 2014

La valse des EHPAD

Fin de stage et fin de formation. Après ces onze mois de péripéties, j'avoue que j'aurais bien pris une petite semaine de vacances... mais mon banquier n'était pas d'accord (il n'est pas joueur vous savez, et il ne supporte pas trop la contrariété). J'ai donc cherché du boulot. Avec un mois de retard sur mes collègues qui, eux, avaient fini leur formation dans les temps. Et, surtout, sans diplôme officiel. Parce que bon, d'accord, les stages et les modules sont validés, mais je n'ai pas LE papier qui va bien, l'indispensable attestation de réussite. Donc, officiellement, je suis encore élève aide-soignante. Et à la bourre pour chercher du travail.
Première étape, créer un CV en ligne sur l'espace Pôle Emploi. Vous avez déjà essayé? Non? Eh bien armez-vous de patience... et de pop-corn! Trois heures et quinze déconnexions intempestives plus tard, mon CV est en ligne et je suis prête à en découdre avec les employeurs (oui, la recherche d'emploi est une guerre sans merci, pas de pitié pour les croissants Bisounours).
Deuxième étape, les offres d'emploi. Je ne me fais pas trop d'illusion, les remplacements d'été des aides-soignants sont sans doute déjà tous pourvus, alors je cherche aussi du côté des aides à domicile. Après tout, je ne suis pas diplômée mais j'ai de l'expérience et un CV original, je pourrais peut-être intéresser quelqu'un? La chance me sourit, les aides-soignants tombent aussi malades en été et plusieurs offres sont en ligne. Un clic, deux clics, trois clics, voici mes CV envoyés par mail.
Troisième étape, le téléphone. Vingt-quatre heures ne se sont pas écoulées que j'ai déjà reçu trois appels : un EHPAD à côté de chez moi pour un temps partiel d'un ou deux mois, un autre plus lointain pour un temps complet d'un mois et un dernier carrément plus lointain pour un possible remplacement d'arrêt maladie à durée indéterminée. Bien bien bien, la chance me sourit on dirait. Honnêtement, vu l'année que je viens de passer, je n'y croyais plus! Jubilation, prise de rendez-vous, et c'est parti pour la grande aventure des entretiens d'embauche!

La suite demain.

mercredi 30 juillet 2014

M comme...

Le titre n'est pas de moi, je l'ai honteusement piqué à Fluorette, j'espère qu'elle ne m'en voudra pas.

M comme Marisol. Cette lettre est pour toi, Marisol, même si je sais qu'il y a peu de chances qu'elle te parvienne. Tant pis, je l'écris quand même, ça me fera du bien et toi... ben toi... ça ne te fera rien, comme le reste.

M comme Meurtre. En France, en 2014, le meurtre d'une jeune institutrice émeut tout un pays. Mais le meurtre d'une infirmière (moins jeune certes, mais quand même!), qui s'en soucie? Qui pleurera pour cette femme tuée dans l'exercice de ses fonctions? L'une reçoit les honneurs de la France, l'autre n'a droit qu'à un entrefilet dans la presse régionale. Les infirmières n'ont plus la cote on dirait (tu la sens la pointe d'humour dans cette phrase?). Tu trouves ça normal Marisol? Rien ne te choque dans le traitement de l'information?

M comme Mutisme. J'arpente ton blog, Marisol, et je n'y trouve rien. Où est l'infirmière assassinée? Et celle rouée de coups à Toulouse? Où sont tes condoléances et ta stupéfaction? Rien. Je ne trouve rien. Rien que du silence et de l'indifférence.

M comme Ministre. Tu es Ministre des Affaires sociales et de la Santé c'est bien ça? Mais la santé de qui au fait? Celle des soignés mais pas celle des soignants?

M comme Mépris. Quand je pousse une porte, je ne sais pas toujours ce qu'il y a derrière. Il y a d'adorables vieilles dames et des patients déments. Il y a des blessés qui souffrent et des enfants qui pleurent. Il y a des gens qui attendent un bassin et d'autres qui attendent la mort. Avec chacun, j'essaie d'être une bonne soignante, du moins j'essaie d'être la moins mauvaise possible. Avec tous, je sais que tout est possible. Des sourires ou des larmes, de la douceur ou des cris. De la douleur, parfois. De la violence aussi. Je pensais naïvement que tu en avais conscience, que tu connaissais un peu le quotidien de ceux dont tu te dis la ministre. Mais en fait non. Allez, avoue, tu t'en fous c'est ça?

M comme Mali. Le vol AH5017 d'Air Algérie s'est écrasé au Mali et tout un pays est en deuil. Comme les autres, tu es pleine de compassion pour les proches endeuillés. Mais il faut que je te dise, Marisol : dans cet avion, il y a avait une jeune fille qui allait entrer en deuxième année de soins infirmiers. Elle est morte, et toute sa famille avec elle. Marisol, tu te tais face à une infirmière assassinée, tu te tais face à une infirmière agressée, mais l'honneur est sauf puisque l'élève infirmière a eu l'honneur de ta sympathie.

Si je comprends bien, il faut donc 118 morts pour que tu t'intéresses (un peu) à nous. Ça fait cher l'émotion tu ne trouves pas?

samedi 26 juillet 2014

(Re)découverte

Dernier stage : SSIAD. Bonheur. Retrouver ces petites choses qui font le charme du domicile : rencontrer les patients et leurs familles, découvrir leur intérieur et leurs habitudes, s'émerveiller du chat qui ronronne et respirer l'odeur du pain grillé...
Et, surtout, prendre son temps. Pas de sonnettes intempestives, pas de regard en coin sur la pendule d'argent qui ronronne au salon, celle qui oui qui dit non, celle qui attend.
Le SSIAD, ce sont des gens, plein, mais aussi une équipe. Je fais la tournée avec les uns et les autres, et les trajets nous laissent le temps de discuter. Alors j'écoute leurs histoires, leurs parcours, leurs façons de faire. Je m'enrichis de leurs conseils et de la multitude de petites astuces du quotidien. Je découvre une relation soignants/soignés que j'avais fini par croire impossible, mais aussi une entente entre soignants. Entraide, solidarité, respect. Et forcément, je tombe amoureuse.
Et vous voulez savoir ce qu'il y a de plus fantastique? C'est la réunion d'équipe. Une fois par semaine, réunion après la tournée du matin, et point sur les tournées en cours. Quels sont les points importants de la semaine, les tournées sont-elles équilibrées, y a-t-il des difficultés quelque part? Et là, un truc de folie, l'équipe réajuste la tournée! Oui, l'équipe!
"Ça serait bien d'arriver plus tôt chez Madame Machin, faudrait la mettre sur la tournée B."
"La tournée C est trop lourde, faudrait rééquilibrer."
"Celui qui fait la tournée A a du temps pour aller aider chez Monsieur Bidule, ça allégera un peu la E."
À la fin de la réunion, chacun a pu dire ce qu'il avait à dire, les difficultés des uns ou des autres ont été discutées, et c'est reparti pour la semaine.
Et là, je me surprends à rêver... Si seulement l'encadrement avait été le même quand j'étais auxiliaire de vie à Morteville, si nous avions pu nous voir régulièrement et non une fois tous les six mois, si on nous avait donné un temps pour discuter en toute simplicité de ce qui allait bien ou pas, sans la peur d'être jugées ou blâmées...
Finalement, je crois qu'être heureux au travail ne tient pas uniquement à ce que l'on fait, mais aussi et surtout à comment on le fait.
(Babeth, 37 ans, découvre la vie... Il était temps!)

mercredi 16 juillet 2014

Confidences

Dernier stage. SSIAD. Horaires en coupe. J'ai profité de mon après-midi pour retourner à l'école. J'ai rendez-vous avec ma tutrice "pour faire le point". Mes collègues de promo sont déjà presque tous diplômés, et presque tous en poste. Moi, je suis encore en stage, et ne serai pas diplômée avant le mois d'octobre.  EAS décalée mais pas décalquée.
Ce dernier rendez-vous à l'école, j'avoue que je l'attends avec impatience, pour parler de l'année écoulée, de mon ressenti de formation, de stage, de future professionnelle. De mes projets aussi.
14h. Bureau de la formatrice. Dans ce bureau, j'ai beaucoup parlé, parfois pleuré. Dans ce bureau, une femme m'a beaucoup écoutée, parfois réconfortée. Dans ce bureau, il y a maintenant une formatrice et une presque ancienne élève, une infirmière et une presque aide-soignante. Des presque collègues finalement. On parle. Des cours, des stages, de la découverte des patients et des équipes. De l'empathie, du "prendre soin", des émotions. Je relate une histoire vécue en stage (faudra que je vous raconte, ça parle de barquettes en plastique, c'est drôle vous verrez), on enchaîne sur l'éthique, le regard, la volonté de ne pas s'habituer à ce qui nous choque (du coup faudra aussi que je vous parle de Cathy un jour, c'est pas drôle vous verrez). Quotidien et routine, éthique et déontologie... La discussion est enrichissante, j'aime cet échange, et c'est tout naturellement que je parle d'écriture quand nous abordons le délicat sujet des projets professionnels. Des projets, j'en ai plein, j'ai d'ailleurs repéré quelques formations sympathiques. Soins palliatifs, maladie d'Alzheimer, Humanitude, thérapie par médiation animale... Ce ne sont pas les sujets qui manquent! Mais, par-dessus tout, au milieu de tous ces domaines à explorer, l'écriture. Écrire, réfléchir, me poser des questions... accepter de ne pas toujours y trouver de réponses. Et partager. La tentation est grande de donner l'adresse de ce blog à ma tutrice. Parce que j'aime le regard qu'elle a sur les choses, parce que j'aime son humanité, parce que j'aime sa façon de parler du métier d'aide-soignante. Parce qu'écrire toute seule dans mon coin et fanfaronner sur les réseaux sociaux, c'est facile, mais me confronter au métier et au regard de mes pairs, c'est une autre paire de manches (courtes, les manches, bien sûr).
Je suis vraiment tentée de tout "avouer"... mais je me retiens. Peur, moi? Oui, un peu. Peur d'avoir fauté, peur d'être réprimandée. Alors j'évoque juste un projet de livre, comme ça, pour voir, un jour peut-être. Moitié sérieuse, moitié rieuse. Mais pas du tout menteuse, ça c'est sûr! Et je promets, une fois la formation vraiment finie, de lui en amener quelques pages... Mais en élève prudente que je suis, j'attendrai d'avoir le diplôme en poche. Pas folle Babeth!

samedi 28 juin 2014

MSP3

J'ai fait une pause. Un médecin compréhensif et des formateurs à l'écoute m'y ont aidée. Un arrêt de travail et de la chimie pour le cerveau ont également été salvateurs. À l'IFAS, ma tutrice s'est occupée de tout. Elle m'a trouvé un stage de remplacement en catastrophe et a fait reporter le stage optionnel au mois de juillet. Elle m'a aussi écoutée, rassurée et encouragée.
Il y a eu la dernière journée à l'école, qui marquait la fin de l'avant-dernier stage. Quasiment la fin de la formation. Revoir mes camarades de promo, les écouter parler de leur stage et de la fameuse MSP3, voir les résultats affichés dans le hall et, en face de mon nom, la mention "absente", j'avoue, c'était difficile. Les écouter parler de leurs projets professionnels, alors que j'étais encore en plein doute sur les miens, me donnait une étrange sensation de décalage. Et puis, j'avoue, j'avais peur. Et honte. Parce que si je ratais la MSP sur le stage à venir, je devrais la repasser sur mon stage optionnel. Mais j'avais choisi le SSIAD, et ce n'était pas possible de faire une MSP à domicile. Il me faudrait donc trouver un autre stage optionnel. En juillet. Dans un service où, sans doute, certains de mes collègues de promo feraient déjà leurs armes en tant que jeunes professionnels. Vous imaginez le malaise.
Il y a eu mon affectation de stage. En EHPAD, à une heure de chez moi. Dans un établissement qui dépendait du même pôle de gériatrie que l'EHPAD de mon premier stage. Joie. Autant vous dire que j'y suis allée la peur au ventre. Peur de croiser des membres de l'équipe du premier stage (ça tourne beaucoup par ici). Peur de devoir me justifier sur mon parachutage inopiné. Et surtout, peur d'être médiocre une fois de plus.
Il y a eu le premier jour de stage. La rencontre avec le cadre, rassurant. La découverte de l'équipe, bienveillante. Alors oui, c'est loin. Oui, c'est grand. Oui, il y a beaucoup de résidents pour trop peu de soignants. Mais ici, l'équipe est souriante, encadrante, le cadre de santé est présent. Ici, je peux poser des questions et trouver des réponses. Ici, j'ai l'impression que j'apprends, que je progresse. Ici, je me sens bien. Et ça se répercute sur mon stage. Et sur mon moral.
Il y a eu la revalidation de la MSP d'ergonomie, que j'avais superbement ratée, à cause d'un stress pas du tout maîtrisé. 19,75/20. Une jolie revanche.
Et il y a eu, enfin, la MSP3. J'ai travaillé dur. Le matin, je me levais à 4h30, partais à 5h30, arrivais à 6h30 et, après mes heures, restais sur le lieu de stage pour bosser mes démarches de soins. J'avais une semaine et demie pour préparer l'examen, j'ai vécu ces dix jours à fond. J'ai peu dormi, à peine vu mes enfants et me suis droguée au café. La veille de la MSP, j'étais du soir. Je suis rentrée chez moi à 22h, me suis couchée aussitôt, n'ai pas pu dormir avant minuit à cause d'un baby Georges d'humeur joueuse, me suis levée à 3h30, ai relu et corrigé mes démarches et suis partie à 5h pour arriver, épuisée et anxieuse, à l'EHPAD. Transmissions, stress, relecture, stress, café, stress, questions diverses, stress, préparation du chariot, stress, encouragements de l'équipe, stress, arrivée de ma tutrice, stress, choix du patient, stress... et c'est parti. Après, ça a roulé. Démarche de soins, toilette, diagramme, besoins perturbés, attente. Bizarrement, sans stress. Regards complices de mes jurys, interdiction de donner le résultat avant une bonne semaine mais leur sourire en sortant du bureau me met sur la voie. "Vous pouvez dormir tranquille" me dit ma tutrice. "Tu peux même très bien dormir tranquille" rajoute mon encadrante. Message reçu. MSP réussie.
Et maintenant? Il me reste deux semaines de stage. Puis trois semaines en SSIAD. Il me faut des bonnes notes, histoire de rattraper les évaluations pas terribles de mes deux premiers stages. Mais j'ai regagné en confiance, alors je repars du bon pied. Je finirai en retard, mais je finirai. Après ça, il me faudra attendre début octobre pour être diplômée. En attendant, il faut que je trouve un boulot au plus vite, ce qui s'avère compliqué étant donné que j'arrive en retard et sans diplôme sur le marché du travail. Mais j'ai le moral. Je vois arriver la fin de la formation, et je suis réellement heureuse d'avoir tenu bon malgré les difficultés. Et, enfin, je commence à me faire à l'idée que je suis capable d'être aide-soignante, malgré tout.

PS1 : merci pour votre soutien. J'étais vraiment mal quand j'ai écrit les derniers billets, vos commentaires pleins de confiance et de bienveillance m'ont beaucoup aidée.

PS2 : 28,5/30 à la MSP et note maximale en stage. Je crois que ça va ;-) (et toc pour la cadre dragon!)

dimanche 8 juin 2014

Vide

L'année a été dure.
Les cours, les stages, la promo, la vie de famille, la précarité, la fatigue... Je n'avais pas imaginé que c'était tout ça, la formation. Bien sûr, j'avais lu des témoignages, sur des forums, des blogs. J'avais vu des étudiants en souffrance, qui disaient que c'était dur, j'avais lu que certains craquaient et lâchaient en cours de route. Mais moi, j'avais confiance. Je me croyais au-dessus de ça. Parce que j'avais déjà fait une formation, parce que j'avais une famille, parce que j'étais un peu plus âgée, parce que j'avais déjà traversé des choses pas faciles, et puis, je l'avoue, parce qu'il y avait des gens qui m'avaient dit que je serais une bonne soignante. Alors, confiante et naïve, je me croyais protégée par tout ça. Mon cursus, ma famille, mon âge, mon expérience, mes amis, me tiendraient à l'écart des difficultés. Une année de formation, un diplôme, un boulot à la clé, et à nous le retour à la vie "normale", avec des horaires "normaux" et un salaire "normal"! Tout était planifié, tout allait bien se passer.
Les cours? Niveau V, ça devait être à ma portée voyons, il suffisait de bien réviser.
Les stages? Facile, il suffirait d'être naturelle, d'écouter, d'obéir aux consignes, et ça se passerait très bien.
La vie de famille? Tout allait bien se passer, je ne verrais pas beaucoup les enfants cette année mais c'était pour une bonne cause.
La précarité? Allez, encore dix petits mois à tenir, dix mois ce n'était rien, et puis c'était délicieux les pâtes, on pouvait faire plein de recettes avec, regardez les Italiens!
La fatigue? Hé ho c'est bon, j'avais deux gosses, c'était pas une petite formation qui allait m'effrayer hein!
Confiante je vous dis! Et naïve. Et un peu conne aussi.
Je n'avais pas prévu le stress des évaluations.
Je n'avais pas imaginé que la position de stagiaire serait si difficile.
Je n'avais pas pensé que la vie de famille serait à ce point bouleversée.
Je n'avais pas anticipé les dépenses supplémentaires dûes aux (longs) trajets à répétition.
Je ne m'attendais pas à être épuisée à ce point.
Bref, je croyais que ça irait, et puis non.
Je croyais que je serais une bonne élève et une bonne stagiaire, et puis non.
Je croyais qu'à la maison ça irait, que ces quelques mois ne seraient qu'un mauvais moment à passer en attendant des jours meilleurs, et puis non.
Tout faux sur toute la ligne.
J'ai ramé pour apprendre mes cours et je me suis vautrée en stage.
J'ai été fatiguée et j'ai crié sur mes enfants.
J'ai pleuré.
J'ai craqué.
Je me suis arrêtée.

Aujourd'hui, je ne sais plus où j'en suis. Je dois rattraper mon stage et passer la MSP3. Mes collègues de promo seront diplômés début juillet et auront du travail cet été. Je ne serai pas diplômable avant septembre ou octobre. En attendant, je ne suis rien. Ni aide-soignante ni auxiliaire de vie. Rien. Je suis à la maison pendant que les autres sont en stage. Je tourne en rond pendant qu'ils tournent dans les services. Je pleure sur mon échec pendant qu'ils se félicitent de leur réussite.
Je me sens vide. Sans envie, sans vie. Sans projet. Je ne sais même plus si je veux encore être aide-soignante. À quoi bon? Si je ne suis pas capable de m'intégrer dans une équipe, comment ferai-je pour travailler? Si je ne peux pas tenir la cadence, comment serai-je efficiente? Si je ne sais pas supporter les remarques, comment pourrai-je progresser?
Mon bel enthousiasme, mes idéaux, tout ça s'est envolé. Il ne me reste que l'amertume de n'être finalement qu'une élève médiocre, pas fichue de réussir là où personne n'échoue. Médiocre vous dis-je.
Et vide.


vendredi 6 juin 2014

Témoignage d'EAS


Sarah m'a contactée via le blog. On a un peu discuté et, devant la similitude de nos expériences, elle a accepté de partager son ressenti sur la formation d'aide-soignante et les stages. Je l'en remercie.
Elle est présente sur Twitter ici : @MerandSarah



Bonjour
Je m'appelle Sarah, et je suis devenue élève aide-soignante en septembre 2013.
J'ai dû reporter ma formation à cause des échecs en stage et je voudrais vous faire partager mon témoignage.
Mon premier stage était dans une clinique privée spécialisée. Je suis tombée sur une équipe très soudée qui était distante et froide aussi bien avec les stagiaires qu'avec les patients. J'essaye de faire abstraction des griefs que j'accumule à leur encontre et tente de travailler sur ce qu'elles me reprochent. Or je suis perplexe et paniquée à l'écoute du nombre de leurs critiques. Elles me reprochent ma sensibilité, mon stress, mon manque de rigueur, mon manque de concentration, ma spontanéité, le fait que je ne connaisse rien au milieu hospitalier, que je ne sache rien faire, que je n'aille pas assez vite, que j'apprenne mal, etc.
J'ai l'impression d'être nulle, j'ai peur de ne jamais réussir à être assez bien pour devenir aide-soignante mais je m'accroche. C'est raté pour ce stage, mes notes sont catastrophiques, mais sur mon appréciation il est marqué que le contact passe bien avec les patients et que je suis à l'écoute de ce que l'on me dit.
Je travaille, questionne, recherche, me remets en question, inlassablement, et je parviens, malgré un côté relationnel avec l'équipe toujours très difficile (malgré mon travail sur cet aspect là, mon stress modifie mon comportement, me fait perdre mes moyens, je dis n'importe quoi, oublie, fais répéter... ce qui rend souvent difficile le contact avec l'équipe) à obtenir une amélioration dans mes stages suivants.

Je parle toujours autour de moi à mes proches et collègues des difficultés que j'ai, et ce qui me frappe c'est que malgré la gentillesse, l'envie d'aider, la compréhension et la bonne volonté, peu de gens comprennent ce que je traverse, ce qui me fait peur et me questionne d'autant plus (qu'est-ce que je fais de mal, qu'est-ce qui cloche chez moi, etc.)
Une psy me parle de surdouance qui expliquerait les soucis relationnels, ça me paraît peu probable (j'ai déjà été testée petite) mais je me renseigne quand même, à l'heure d'aujourd'hui je ne sais toujours pas, je vais passer des tests cet été.

J'arrive à mon quatrième stage épuisée moralement et tout de suite l'établissement (contrairement aux deux derniers) ne me fait pas bonne impression du tout. Le personnel n'a pas de quoi travailler, les absences sont nombreuses et les remplacements faits à la dernière minute, les patients ont les cheveux sales (ils sont douchés une fois tous les deux mois environ, lorsqu'il y a le temps, ou alors par les stagiaires).
On me fait comprendre que je servirai à faire ce que l'équipe ne peut pas faire. Je travaille seule, avec des patients âgés hémiplégiques, déprimés, parkinsoniens. Je dois les presser, les retourner dans tous les sens, faire leur toilette n'importe comment, leur faire mal parce que je les ai mobilisés seule, parce que je n'ai pas pris le temps, parce que je dois être à l'heure. C'est tout. Ma référente m'accable de reproches et je n'en peux plus. Je n'y arrive plus. Je n'arrive plus parce que je ne comprends rien, parce qu'elle ne comprend rien, parce que j'ai mal de faire le travail que je fais, que je veux bien qu'on me dise que tout est de ma faute, mais qu'alors on me dise comment faire de façon logique et compréhensible parce que là je ne sais plus.
J'atterris en larmes dans le bureau du cadre, qui me dit que j'ai à construire ma façon d'entrer en relation, qu'il n'arrive pas à me cerner, qu'on dirait que je ne veux pas être aidée, que je suis hautaine, que peut-être je suis trop mal pour faire ce métier.
Peut-être. Peut-être. Vous êtes cadre infirmier, vous êtes intelligent, vous êtes compétent, effectivement je suis la seule stagiaire parmi les cinq présentes à galérer comme ça. Mais je veux avancer. Je veux avancer sur moi, je veux apprendre, je veux comprendre, je veux devenir capable. Alors je m'accroche.
Je rate ma MSP qui était perdue d'avance et naufrage la fin de mon stage en arrêt maladie.
J'arrive au cinquième stage à bout mais avec un peu d'espoir quand même.
L'équipe est gentille et compétente mais je n'arrive à rien, alors que j'ai deux MSP pour ce stage. Je suis déboussolée, j'ai perdu toute confiance en moi. Alors cette fois je lâche. Je ne peux pas expliquer comment je suis arrivée au cinquième stage avec aussi peu d'aptitudes techniques, pourquoi les autres réussissent et pas moi, mais ça m'est inacceptable, alors j'arrête.
Voilà où j'en suis.
Si vous avez conseils ou expériences, ça m'intéresse.


mardi 3 juin 2014

Pause

Ce matin, à 8h, j'aurais dû passer la MSP 3. Ce matin, à 8h, je buvais un café tout en écoutant Amélie me parler de sa prochaine évaluation de mathématiques.
Je ne serai pas aide-soignante en juillet. Je le vis un peu mal.
J'ai passé le week-end à tergiverser.
Idée numéro un : retourner en stage lundi matin, faire mon travail cor-rec-te-ment, préparer la MSP, la réussir, finir mon stage en montrant les fabuleux progrès réalisés grâce à cette mise au point, prouver à l'équipe et à la cadre que je peux être une bonne aide-soignante... Et accessoirement, me le prouver à moi-même. Sauf que pour ça, il faut y croire. Manque de pot, je n'y crois plus. Je suis incapable de préparer quoi que ce soit, incapable de réussir le moindre soin, alors un stage et une MSP... Peine perdue! Passons à...
Idée numéro deux : tout pareil, sauf que je m'arrête après la MSP. Il faut juste réussir à donner le change deux ou trois jours, histoire de valider l'examen, et après je peux m'écrouler, j'ai le droit. Sauf que même ça, j'en suis incapable. Me retrouver face à eux est réellement au-dessus de mes forces. J'ai peur et j'ai honte. Passons à...
Idée numéro trois : être malade et ne pas être en état, pour de vrai, d'y retourner. Sauf qu'une maladie, ça ne s'attrape pas si facilement que ça, et je ne suis pas suffisamment bonne comédienne pour simuler un pneumothorax. Personne n'a la varicelle dans mon entourage, dommage. Une gastro, c'est trop court et une scarlatine, trop long. Passons à...
Idée numéro quatre : me blesser. Voilà, ça c'est facile, et je peux le faire toute seule comme une grande : un marteau, une portière de voiture, un couteau... J'ai l'embarras du choix! Il suffit juste de doser les coups, pas besoin d'aller jusqu'à la fracture ouverte non plus! Seule ombre au tableau, il faut quand même que je sois d'attaque pour le prochain stage, ça ne me laisse que deux semaines pour me rétablir, c'est un peu court comme délai. Passons à...
Idée numéro cinq : mourir. Tout simplement. Bye bye la formation, la précarité et tout le reste. Mauvaise élève, mauvaise mère, mauvaise épouse... À quoi cela sert-il de continuer? Sauf que bon, un enterrement, c'est cher, on n'a pas les moyens. Et puis être orphelin(e), je connais, c'est pas la joie, je veux pas ça pour mes enfants. Et puis c'est con mais j'aime mon mari, je veux pas lui faire de peine. En plus mourir, c'est compliqué, faut pas se louper, parce que les séquelles d'un suicide raté ne sont pas très excitantes. Passons à...
Idée numéro six : arrêter la formation. Trouver un travail, n'importe lequel, coiffeuse de poneys ou éleveuse de sauterelles, et oublier mes rêves de soin et de bientraitance. Faire comme si cette année n'avait jamais existé, comme si je n'avais rien vu, rien appris. Oublier le fucking stage à Pétaouchnok et l'EHPAD bientraitant à côté de chez moi, oublier les visages des soignants et des soignés, oublier l'école et les élèves. Oui mais... Tout ça pour ça? Tous ces cours, toutes ces questions, tous ces échanges... Pour rien? Non, impossible. Passons à...
Idée numéro sept : écouter (enfin!) les conseils qu'on me donne. M'arrêter et souffler, parler et pleurer. Ne pas y retourner. Renoncer à la note de stage (médiocre), à la MSP (perdue d'avance), à ma progression (nulle). Aller dès lundi chez un médecin, parler (calmement) de la situation, me faire aider. Prendre un arrêt-maladie et de quoi aller mieux. Puis aller à l'IFAS, affronter ma honte et ma peur et expliquer tout ça. Sans pleurer. Sans craquer. Prier pour ne pas me faire virer.

J'ai choisi la dernière solution.
Arrêt-maladie ok.
Anxiolytiques ok.
IFAS ok.
J'ai pleuré. J'ai craqué. Mais je n'ai pas été virée.

Message à ceux qui sont passés ici ou ailleurs : merci. Vous imaginez même pas à quel point vos mots m'ont fait du bien. Vraiment.

samedi 31 mai 2014

EAS de merde

Voilà, le stage, c'est fini. J'arrête les frais. J'en ai pris conscience hier matin quand, planquée dans la réserve pour ne pas pleurer devant "eux", je me suis demandé s'il valait mieux avaler le bidon de javel ou me péter le poignet à coups de marteau pour échapper aux deux semaines qui me restaient à faire. Oui, parce qu'en plus d'être une sombre merde, je suis lâche. Je crois que quand j'en arrive à ce genre de pensées, il est temps que je fasse une pause.
Donc, pour résumer :
Je ne sais pas prendre soin des gens.
Je ne sais pas "faire les liens".
Je ne sais pas m'organiser.
Je ne sais pas ce qu'est le métier d'aide-soignante.
Je mets les patients en danger.
Je ne respecte pas les règles élémentaires d'hygiène et de sécurité.
Je dois très sérieusement me demander pour quelle raison je veux faire ce métier.
Il est inenvisageable que je puisse être diplômée dans un mois.
And, last but not least, je ne sais pas me remettre en question.
Je ne me cherche aucune excuse. Tout cela est sans doute vrai. Et même, ça ne m'étonne pas. Je suis tellement dans le brouillard depuis une semaine qu'il est plus que probable que j'aie accumulé toutes ces erreurs. Et cela fait sans doute un moment que je les accumule. Seulement, en début de formation, j'avais l'excuse d'être une élève débutante. Maintenant, je n'ai plus cette excuse. Je n'ai aucune excuse. Je suis incompétente, point.
 J'ai passé la matinée à essayer de bien faire. Mais, même en essayant, j'étais nulle. À chaque fois que je sortais d'une chambre, j'entendais des bribes de conversations :
"J'aimerais bien savoir combien elle a eu à sa dernière MSP"
"Elle pas dû valider tous ses modules, c'est pas possible"
"Il faudrait que l'IFAS nous procure les notes de ses précédents stages, on devrait les demander pour les prochains stagiaires"
"Une fille comme ça dans les services dans moins d'un mois, c'est carrément pas possible"
"De toute façon elle pourra jamais travailler, les équipes n'en voudront pas"
"Elle est nulle"
Et j'en passe.
Forcément, entre ça, le manque de sommeil et le fait que je saute un repas sur deux, je n'ai pas été très performante. Pour être honnête, j'ai été médiocre. Comme d'habitude. Je me suis occupée de "mes" patients, j'ai rempli les diagrammes, j'ai noté les transmissions. Mais tout était nul.
La cadre m'a appelée à la fin du service. Elle avait dit à l'équipe qu'elle voulait me voir et m'attendait visiblement depuis un moment. Forcément, n'ayant été ni à la pause ni au repas ni aux transmissions, trop occupée que j'étais à parfaire ma médiocrité naturelle (c'est du boulot, croyez-moi), je n'étais pas au courant. Forcément, la stagiaire qui ne répond pas à la convocation de la cadre, ça ne fait pas sérieux. Forcément, quand en plus ladite stagiaire essaie de fourguer son recueil de données au dernier moment à sa tutrice qui a fini son service, le tout devant le bureau ouvert de la cadre, ça aggrave largement les choses. Bref, tout faux. Si je ne m'étais pas rendu compte de la gravité de la situation, il m'a fallu moins de trente secondes pour comprendre que j'étais franchement dans la merde. Je me suis décomposée sur place. Incapable de réfléchir, incapable de répondre. Si j'avais été une bonne aide-soignante, j'aurais bien profité de l'occasion pour prendre mon pouls et ma tension, juste comme ça, par curiosité. Mais je ne suis pas une bonne aide-soignante.
Alors, pendant que la cadre énumérait froidement tous mes défauts et m'enjoignait de lui prouver que j'étais capable de progresser, mon regard s'est échappé par la fenêtre de son bureau. De là, je voyais le long couloir vitré que j'avais si souvent arpenté il y a deux ans. Le couloir que j'avais emprunté enceinte, puis jeune maman, puis orpheline. Au bout de ce couloir, une équipe formidable, qui avait accompagné mon père jusqu'au bout. Une aide-soignante qui m'avait apporté un bol d'eau chaude pour que je puisse me faire une tisane d'allaitement. Une autre qui était allée chercher une blouse propre pour pouvoir prendre mon tout jeune bébé dans ses bras. Une infirmière qui avait accompagné Amélie à l'espace de jeux du service de pédiatrie pas encore ouvert. Une équipe à laquelle j'avais rêvé de ressembler. En vain.
Alors, après l'entretien, j'ai rassemblé mes affaires et, sans dire au-revoir à personne, j'ai quitté le service. Mais je n'ai pas quitté l'hôpital. Je suis d'abord allée au bout du couloir. La veuve de mon père, qui y est hospitalisée en ce moment-même (triste coïncidence), n'était pas dans sa chambre, mais l'équipe était là. Il y a des sourires qui ne changent pas. Il y a de la bonté dans certains regards, de la douceur dans certains gestes.
J'ai repris le couloir dans l'autre sens et ai, enfin, quitté l'hôpital. Puis j'ai pleuré. Toute l'après-midi. Toute la soirée. Une partie de la nuit. Une bonne partie de la journée. Sans doute demain aussi.
Aujourd'hui, je renonce. Y retourner, finir le stage, passer la MSP... je ne m'en sens pas capable. Je ne sais plus rien. Je sais juste que je ne peux pas y penser sans pleurer. Parce que je me sens nulle. Parce que j'ai honte. Parce que j'ai peur. Parce que je me sens incapable de retourner dans ce service. Parce que je ne tiens plus. Parce que je craque. Parce que j'ai envie de tout oublier, de revenir en arrière et de n'avoir jamais commencé cette formation. Parce que l'année a été dure, terriblement dure. Parce que j'ai imposé ce choix à ma famille et que ça a été dur pour eux-aussi. Parce que je ne suis pas digne des efforts qu'ils ont faits pour moi.  Parce que je ne suis pas digne d'être aide-soignante, tout simplement.




jeudi 29 mai 2014

Doutes

Avant-dernier stage.
Bientôt la MSP (Mise en Situation Professionnelle). Je croyais que ça irait, et puis non, ça va pas. J'ai peur. Je doute de moi. Je doute de tout et de tout le monde. J'entends des consignes contradictoires : changer l'eau, ne pas changer l'eau, mettre un tablier, ne pas mettre de tablier, changer le drap, ne pas changer le drap. Et j'en passe.
Je ne sais plus rien. Je ne sais plus "faire une toilette", je ne sais plus "communiquer", je ne sais plus "faire des liens". D'ailleurs, ai-je jamais su faire tout cela? Je suis en fin de formation et je ne suis pas prête. Trop lente, trop désorganisée, trop tout. Ou pas assez.
Bientôt la MSP, et je vais être jugée en 1h30. Dix mois se joueront en une matinée. Sur un soin. Un diplôme contre une toilette. Une toilette parfaite. Ça tombe mal, je sais pas faire. Je sais sourire et me poser des questions qui ne servent à rien mais je ne sais toujours pas faire une toilette en technique en étant organisée.
Bientôt la MSP. Les modules écrits sont validés. Les stages aussi. Mais passer devant un jury, être observée, voir les examinateurs prendre des notes, échanger des regards, tourner autour du lit, ça me fait complètement paniquer. Et quand je panique, je fais des boulettes. Et je m'en rends compte. Et ça me fait paniquer... Bref, c'est sans fin. Alors que, seule avec le patient, ça va, je communique, j'observe, je m'adapte. Bref, je fais mon boulot.
Bientôt la MSP. Je la sens pas. J'ai pas envie d'y aller. J'ai juste envie de tout arrêter. Je sais pas ce qui m'a pris de passer ce concours. J'ai bêtement cru que ce serait merveilleux, et puis non. J'ai naïvement espéré faire un beau métier, et puis non. J'ai secrètement rêvé être une aide-soignante, et puis non.
Bientôt la MSP. État de stress maximal. Je ne mange plus, je crie sur les enfants, je pleure pour un rien. Je passe des heures sur une démarche de soins, des heures sur le Vidal, des heures sur la règle d'ORR. Et je passe à côté du spectacle de danse d'Amélie, des cascades de Georges et d'un certain nombre de choses plus ou moins importantes. Manger et dormir sont-ils des besoins absolument indispensables après tout?

Bientôt la MSP. Les quatorze besoins fondamentaux s'appliquent-ils aussi aux élèves aides-soignants? Pas si sûr.

mercredi 21 mai 2014

Aide-soignante en devenir

"Mon père est mort au bout de ce couloir"
Voilà trois jours que je suis en stage à l'hôpital et cette pensée ne cesse de me hanter.
Même hôpital, même étage. Pas de chambre 423, pas de fenêtre donnant sur la petite église, mais ce long couloir, que j'ai arpenté si souvent pour aller le voir.
À un bout du couloir, mon stage et la MSP3 qui se rapproche dangereusement, la MSP de tous les dangers, celle qui fait paniquer (presque) tous les EAS. Le stage, la MSP, le diplôme... mon avenir.
À l'autre bout du couloir, la fin de vie de mon père, qui m'a aidée à prendre la décision de passer le concours. La maladie, l'agonie, la mort... mon passé.
C'est étrange comme tout au long de cette formation j'ai eu l'impression d'avancer dans mon deuil. Des lieux, des rencontres, des situations, autant de petites choses qui me font penser à lui et me confortent dans mon choix. Revenir dans cet hôpital avec un regard de soignante, croiser ceux qui ont pris soin de lui, revêtir leur uniforme, apprendre d'eux... Comprendre le fonctionnement de la grosse machine qui a englouti mon père et repenser à plein de petits détails qui m'avaient semblé tellement compliqués à l'époque. Que de chemin parcouru en deux ans! J'ai été une patiente, j'ai été une famille de patient, je suis maintenant une apprentie-soignante.

Un jour, je serai une vraie aide-soignante. J'aurai un diplôme et une blouse blanche, j'arpenterai les couloirs d'un petit EHPAD ou d'un gros hôpital, et je prendrai soin des patients et de leurs familles. J'apporterai un bassin, je tiendrai une main, je rafraîchirai un visage. Et, qui sait, un jour peut-être, je recevrai une stagiaire qui m'avouera qu'elle a choisi d'être aide-soignante parce que d'autres ont su lui donner cette envie dans des moments difficiles. Alors la boucle sera vraiment bouclée.

mardi 13 mai 2014

Une histoire de choix (2)

Avril 1999.
J'ai un choix à faire. Ramener ma mère à Paris et rentrer vite fait à Toulouse passer l'oral surprise avec la psy pour tenter de décrocher LE concours qui me permettrait d'exercer un super métier ou rester quelques jours de plus en Vendée, ne pas aller à cet entretien imprévu et retenter le concours l'an prochain.
Évidemment, vu sous cet angle, ça paraît tellement simple, tellement évident! Mais en vrai, non, ça ne l'était pas. Parce qu'en vrai je n'avais plus de congés avant le mois d'août, et d'ici-là, il pouvait se passer tellement de choses. En vrai, je devais interrompre les vacances de ma mère et l'abandonner à la grisaille parisienne alors que ça faisait des mois qu'elle attendait ce voyage. En vrai, il fallait que je réussisse un concours qui pourrait déterminer ma vie professionnelle, soit les quarante prochaines années à venir, alors que je ne savais même pas si je pourrais encore voir ma mère dans un mois.
Forcément, j'ai choisi la voie de la raison. Enfin, quand je dis "choisi", c'est un bien grand mot...
Nous sommes donc allées changer nos billets de train pour un retour anticipé. Départ prévu le lendemain (mercredi), arrivée prévue le jeudi matin à Toulouse par le train de nuit après avoir déposé ma mère. Pour clore cette journée pourrie, on a décidé de s'offrir LE restaurant étoilé du coin. On n'a pas regretté : on a mangé comme des reines, la note était salée mais peu nous importait.
Le lendemain, c'était avec amertume que nous nous apprêtions à prendre le train. Arrivées très en avance à la gare, je profitai de l'attente pour rappeler l'institut de formation afin de confirmer l'heure de l'entretien psy. Heureuse initiative! L'entretien avait été décalé au lundi pour cause d'indisponibilité de la psychologue devant me recevoir. Un peu plus et je me pointais jeudi matin la bouche en coeur... pour rien!
Re-annulation des billets, retour maison et poursuite des vacances pour quelques précieux jours de plus.
Le lundi matin, c'est fraîche et dispose que je me présentai pour le dernier entretien. J'avais rendez-vous à neuf heures, j'étais là très en avance. Le stress. Huit heures et demie. Personne, normal. Neuf heures moins le quart. Toujours personne, normal. Neuf heures. Personne, bizarre. Neuf heures et quart. Toujours personne, vraiment bizarre. Neuf heures et demie. Personne? Vraiment? Dix heures. Euh... je fais quoi? Je rentre? J'allais et venais entre le secrétariat et la salle d'attente, je sortais, rentrais, guettais par la fenêtre, faisais les cent pas. La psychologue a fini par arriver vers onze heures. D'un ton sec, elle m'a dit qu'elle m'avait attendue jeudi, que je n'étais pas venue, et qu'on ne l'avait guère prévenue qu'elle devait me recevoir ce matin. Que j'aurais dû prévoir d'être disponible pour le concours et ne pas partir en congés. J'ai faiblement répondu qu'on ne m'avait pas prévenue de l'éventualité d'un oral supplémentaire, que ces vacances avec ma mère avaient été prévues de longue date en dehors des périodes de concours et que, vraiment, j'étais désolée de ce malentendu.
Forcément, vu le contexte, l'entretien n'a pas été fabuleux. J'étais sur la défensive, j'ai enchaîné les platitudes et les lieux communs, bref, j'ai été nulle!
Forcément, j'ai raté le concours.
Ma mère est morte quelques mois plus tard.
C'était vraiment une année de merde.

samedi 10 mai 2014

Une histoire de choix (1)

Avril 1999. 
À l'époque je suis "aide-éducatrice" en crèche parentale, ce qui pompeusement veut dire "contrat aidé mi-temps précaire" en crèche parentale. J'aime ce que je fais et je me suis inscrite à un concours qui me permettrait de continuer dans cette voie : éducatrice de jeunes enfants. Les écrits sont passés, les oraux aussi, j'attends maintenant les résultats. J'ai profité d'une semaine de congés pour partir en Vendée avec ma mère. Nous ne le savons pas encore mais ce sont nos dernières vacances ensemble, le cancer aura sa peau dans quelques mois. Nous sommes aux Sables d'Olonne, il fait presque beau et ma mère va presque bien, nous passons de bonnes vacances. Jusqu'à ce que mon colocataire m'appelle sur le portable de ma mère. L'institut de formation a laissé un message sur le répondeur, je suis convoquée le jeudi pour un entretien supplémentaire afin de départager les candidats. Nous sommes mardi. Panique à bord.
Je rappelle aussitôt, j'explique que je suis en congé, loin de chez moi, et que là, pour jeudi, ça risque de pas être possible. La secrétaire est intraitable. C'est jeudi, point.
Je ré-explique. Je suis en congé, loin de chez moi, avec ma mère malade, et pour jeudi ça va pas être possible. La secrétaire ne lâche rien. C'est jeudi, point.
Je ré-ré-explique. Je suis en congé, loin de chez moi, avec ma mère malade qui n'a pas de voiture et qui ne pourra pas rester toute seule parce que okay, elle va presque bien, mais c'est quand même pas la grande forme non plus, donc il faudrait d'abord que je la ramène à Paris (en train) puis que je rentre à Toulouse (en train) et bon, ça va un peu lui gâcher ses vacances quand même, surtout qu'après elle repart pour une chimio, alors honnêtement, est-ce que ça serait pas possible, en demandant gentiment, de décaler un peu l'entretien surprise, entretien qui, je précise, n'avait été évoqué nulle part, afin de permettre à ma mère malade de profiter un petit peu de cette parenthèse au bord de la mer avec sa fille? Cela n'attendrit pas la secrétaire. Soit je viens jeudi passer mon entretien, soit je perds ma place et je n'ai plus qu'à retenter le concours l'an prochain.
Je suis face à un mur. Ma mère, restée à côté, semble se résigner. Elle sait que c'est important, ce concours, qu'il me permettrait de passer un diplôme, d'avoir un travail qui me plaît vraiment, alors elle me dit que tant pis, on n'a qu'à changer les billets de train et rentrer plus tôt, tant pis pour les vacances, tant pis pour le temps passé ensemble, ce temps qui nous manque tellement le reste de l'année, parce qu'elle est à Paris et moi à Toulouse. Et moi, je la regarde, ma mère, avec ses quarante kilos, sa perruque, et les marques tatouées pour la radiothérapie, je regarde cette femme malade depuis des mois, qui lutte seule, qui ne se plaint jamais, et qui, malgré tout ça, continue à m'encourager, à penser à moi, à me faire passer avant elle. Et en la regardant, je me dis que non, c'est trop con, on ne sera peut-être plus jamais là, toutes les deux, en vacances au bord de la mer.
Alors je baisse la voix et, calmement, je raconte tout ça à la secrétaire intransigeante. Réponse cinglante de cette dernière :
"Dans la vie, Mademoiselle, il faut faire des choix!"
Je dois donc choisir entre ma mère et mon concours. Choisir entre ce que j'ai et ce que je veux. Choisir entre le présent qui file entre mes doigts et l'avenir que je désire.

Le choix que j'ai fait? Je vous le raconterai demain. Mais vous, qu'auriez-vous fait à ma place?

samedi 3 mai 2014

Jeudi, 21h, Twitter : et si on parlait d'enseignement en santé?



Depuis 2011 existe sur la Twittosphère-médicale-qui-parle-anglais un chat hebdomadaire pour parler de « medical education », enseignement en médecine : le @Mededchat. Ce chat est organisé et modéré par Ryan Madanick (@RyanmadanickMD), qui est gastro-entérologue et bosse à l'Université de Caroline du Nord.
@GeluleMD a pu participer à plusieurs de leurs discussions, et a trouvé le concept passionnant. C'est Twitter et 2.0, tout le monde peut participer et échanger, profs, étudiants, toutes spécialités médicales confondues. Les échanges sont de ce fait très riches, beaucoup d'idées en sortent, et pour les enseignants et les étudiants l'intérêt semble évident : beaucoup de ce qui est dit peut être appliqué dans les jours suivants, ou servir pour la suite.

En France l'enseignement de la médecine est en constant mouvement, on parle des ECN, des iECN pour bientôt, des répercussions de ces ECN sur la façon de travailler en fin d'externat. On parle de nouvelles méthodes d'enseignement ou d'apprentissage, comme les MOOCs. Sans parler des thèmes qui ont toujours été là mais sur lesquels il y a toujours à réfléchir, stages, organisation des études, le nombre d'années, l'internat, les cours, le contenu des cours, les différentes spécialités et leur articulation. Et on ne parle que de la médecine puisque ce sont les études que @GeluleMD connaît, mais il y a toutes les autres professions de santé.
La façon dont on se forme, dont on nous forme, dont on forme à notre tour, est un déterminant majeur du futur professionnel de santé que l'on sera, que vous serez, que vos étudiants seront.

Tout récemment, suite à une passionnante discussion sur « comment en pratique pourrait-on inclure les patients-experts en cours pour les étudiants en médecine » avec @Bichemkde et @GeluleMD, on s'est dit que c'était dommage d'en rester là, que ça ressemblait furieusement aux discussions du @Mededchat, et qu'il y avait quelque chose à créer.

Et donc (tambours et trompettes) le premier chat sur l'enseignement en santé en France, @Mededfr, aura lieu sur Twitter le jeudi 8 mai, à 21 heures.


Le @Mededfr chat en 12 questions :

1.  : sur Twitter.

2. Quel jour, quelle heure : jeudi 8 mai, 21h. (et par la suite, les jeudis, à 21h).

3. Pendant combien de temps : une heure.

4. Comment ça s'organise, pendant cette heure : un thème principal, et un modérateur à suivre sur le compte @Mededfr. Trois grandes questions annoncées au fur et à mesure par le modérateur, environ 20 minutes pour discuter de chaque question.

5. Comment ça marche : comme un tweet-chat. Vous êtes connectés sur Twitter (comme d'habitude quoi) mais pendant une heure vous allez interagir avec les autres participants. Il suffira de suivre la page du hashtag #mededfr pendant cette heure-là.

6. Ça sert à quoi : à partager vos idées et à en trouver de nouvelles, pour votre temps d'apprentissage ou votre temps d'enseignement.

7. Je suis étudiant/SF/IDE/médecin/chir ortho/AS/patient/auxiliaire puer (bisous)/kiné/orthophoniste/je suis pas dans la liste, je peux participer ? Oui. C'est le principe même de faire un tweet-chat. Tous ceux qui veulent participent.

8. Il y a des règles ? Respecter les consignes du modérateur, rester poli (les engueulades se font par DM ou en enlevant le hashtag #mededfr). Accompagner chaque tweet de #mededfr et du numéro de la question (Q1, Q2, Q3).

9. Je ne suis pas (étudiant en) médecin(e), il n'y aura que des thèmes sur les études de médecine ? Non. Et même quand le thème est sur les études de médecine ça ne vous empêche pas d'avoir un avis ou des idées, et de les partager !

10. J'ai envie de participer cette première fois, ça veut dire qu'après je serai obligé de participer à chaque fois ? Bien sûr que non.

11. J'ai juste envie de regarder de loin cette première fois, ça veut dire que je ne pourrai pas participer les fois suivantes ? Bien sûr que si.

12. Je peux quitter en cours d'heure ? Oui, à condition de dire au revoir. (cf point 8, « rester poli »).


Tous ceux qui ont des thèmes en lien avec l'enseignement en santé à proposer, allez-y, « toutes les propositions seront étudiées », vous pouvez écrire par mail à mededfr[at]yahoo[point]com.

Pour les thèmes hors AS/médecine/kiné, il serait bien d'avoir un modérateur de la profession en question, donc proposez-vous aussi pour modérer, on vous laisse les clés du compte.


En attendant, à jeudi soir !!






samedi 26 avril 2014

Élèves

Le 1er février, j'écrivais ça :
"Parce que je suis élève aide-soignante, j'apprends le programme officiel, comme tous les élèves aides-soignants de France. Quand je serai diplômée, j'aurai les mêmes savoirs que tous les autres aides-soignants. Alors, qu'est-ce qui permettra de nous différencier? Pourquoi embaucher celui-ci plutôt que celle-là?"
Je me trompais.
La formation aide-soignante, c'est 840 heures de stage (soit 6 stages de 4 semaines chacun) et 595 heures de théorie (soit 17 semaines pour 8 modules). Dire qu'en fin de formation j'aurai les mêmes savoirs que les autres élèves est une erreur.
Nous ne faisons pas les mêmes stages. Nous ne découvrons pas les mêmes services. Nous ne rencontrons pas les mêmes soignants. Ni les mêmes patients. Parfois, pour un même stage dans un même service avec les mêmes soignants, nos ressentis sont radicalement différents. Parce que nous ne sommes pas les mêmes stagiaires.
Oui mais... nous allons aux mêmes cours, nous devons donc avoir 595 heures de formation commune. Encore raté.
Cours sur la fin de vie. Le psychologue nous parle d'accompagnement et de deuil. Dans la marge, je note "Marie de Hennezel" et Elisabeth Kübler-Ross" en me disant qu'il faudra que je les relise. Je n'ai aucun mérite à connaître ces auteurs, je les ai tout simplement découverts à la mort de mes parents. Tout le monde n'a pas la chance d'être orpheline! Un rapide coup d'oeil sur l'amphi. Clarisse a le visage fermé, ce cours a l'air difficile à encaisser pour elle. Sonia fait des mots croisés. Solange gribouille. Tatiana dort, cachée derrière ses longs cheveux. Nicolas note consciencieusement, il souligne les mots-clés et met plein de couleurs. Caroline lève la main, une question la démange. Rozenn et Juliette chuchotent. Un même cours, et autant d'apprentissages que d'élèves.
Atelier pratique sur la toilette. Trois groupes, trois formateurs. L'enseignement théorique est le même, les façons de le transmettre sont différentes. Dans chaque groupe, des élèves aux parcours différents. Des jeunes, des moins jeunes, des néophytes et des expérimentés. On apprend avec les formateurs et le groupe, chacun y allant de sa petite astuce pour aider ses collègues. Autant d'interactions que d'élèves.
Cours sur les maladies de l'appareil digestif. Forcément, le cancer de l'oesophage, ça me parle. La pancréatite aussi. J'écoute attentivement, j'apprends plein de choses que j'aurais aimé savoir avant. Avant quoi? Avant que mes parents ne soient touchés pardi! Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents alcooliques. Coup d'oeil dans l'amphi. Cette fois encore, chacun est là à sa façon. Plus ou moins présent, plus ou moins apprenant. Autant de cours que de vécus.
Cours sur l'anatomie du rein. Je suis fatiguée, je décroche. Mes yeux se ferment, je les rouvre, ils se referment. Mes notes ne ressemblent à rien, quelques mots épars sur une feuille. Derrière moi, Caroline semble fascinée par le sujet, elle a déjà noirci trois feuilles de son écriture régulière. Je lui demanderai son cours en sortant. En espérant qu'on ne tombera pas dessus à l'évaluation. Autant de centres d'intérêt que de cours.
Entretiens individuels. Les trois formateurs se partagent la promo en tutorat. J'aime bien ces moments-là, dans le calme d'un bureau. On peut parler, faire le point, poser des questions. On peut aussi pleurer. Ou rire. Ou raconter des choses un peu intimes. Ça reste dans le bureau, entre nous. Autant d'entretiens que de confidences.

Finalement, après 1 435 heures d'enseignement théorique et clinique, il n'y aura pas deux élèves ayant reçu la même formation.
Parce que chacun de nous est arrivé avec un certain âge (voire un âge certain) et une certaine expérience.
Parce que chacun de nous aura vécu cette année à sa façon.
Parce que chacun de nous aura vu des choses en stage et appris des choses en cours.
Parce que chacun de nous aura discuté avec les uns plutôt qu'avec les autres.
Parce que chacun de nous aura pris des notes de telle ou telle façon.
Parce que chacun de nous aura pris (ou non) du recul sur ce qu'il vivait en stage.
Parce que chacun de nous est différent de son voisin, tout simplement.

Une formation. Mille élèves. Mille apprentissages. Mille aides-soignants différents.

mercredi 9 avril 2014

Future aide-soignante

Encore trois mois. Plus que trois mois. À peine trois mois. Peut-être plus, si je rate la dernière MSP, ou un module. On sait jamais.
Trois mois, c'est court. Il va falloir commencer à chercher du boulot pour cet été. Et pour la rentrée. Et pour l'année prochaine.
Et après? Après, je ne sais pas. Aide-soignante en EHPAD? En MAS? En SSIAD? En horaires de journée? Horaires de coupe? Horaires de nuit? En CDD? En CDI?
Et surtout, quelle aide-soignante? Je sais ce que je veux être, de quelle façon je veux travailler, mais y arriverai-je? Dire et faire ne sont pas frères.

Module 8 : organisation du travail. On parle de législation, de tâches AS et... d'encadrement des stagiaires. Ce dernier sujet fait réagir la promo. Forcément, des stages pourris, on est quelques uns à en avoir eus. Stages pourris, notes pourries, tuteurs pourris. Mais au fait, c'est quoi un bon tuteur de stage?
Un tuteur qui prend du temps pour toi? Un tuteur qui t'explique les choses? Un tuteur qui te regarde? Un tuteur qui te fait confiance? Un tuteur qui te met une bonne note? Un tuteur qui te montre les bons gestes? Un tuteur qui relit tes démarches de soins? Un tuteur qui te parle? Un tuteur qui te rassure? Un tuteur qui te donne envie d'être curieux? Un tuteur qui te pose des questions?
J'ai fait quatre stages. J'ai eu huit tuteurs. Et plein d'encadrants. J'ai observé, questionné, noté. J'ai douté, me suis trompée, ai recommencé. Et ce n'est pas fini. J'ai détesté certains tuteurs et adoré certains encadrants. Et vice versa. Et ça ne tenait souvent pas à grand-chose.
Dans trois mois (ou plus) je serai aide-soignante. Dans trois mois (ou plus) je serai potentiellement encadrante. Moi. Encadrante. J'ai peine à y croire. Que faudra-t-il que je fasse pour être une bonne encadrante? Que faudra-t-il que je sois? Comment ferai-je pour dire les choses sans flatter ni blesser? Comment transmettrai-je mon mon savoir-faire et mes valeurs? Comment saurai-je expliquer avec les bons mots? Comment saurai-je montrer les bons gestes? Comment pourrai-je être un bon modèle?

Je ne serai pas la super aide-soignante super pédagogue super sympa. Je ne sais pas être tout ça. Mais s'il y a une chose que je veux être, et une seule, c'est être bienveillante. Parce que finalement, ceux que j'ai aimés pendant la formation et les stages, ceux qui m'ont fait progresser, ce sont ceux qui ont fait preuve de cette qualité. La technique, la théorie, les apprentissages, les notes, tout ça n'est rien sans bienveillance. Sans ce regard qui te donne confiance, sans ce sourire qui t'encourage, sans cette main tendue vers ta main tremblante.

Cher(ère) futur(e) stagiaire AS, je ne serai pas une encadrante parfaite, parce que je suis un peu gauche, un peu timide, et que je fais des blagues pas drôles, mais, quoi qu'il arrive, tu peux compter sur ma bienveillance, et crois-moi, c'est ce que je peux t'offrir de mieux.

lundi 24 mars 2014

Ici, là-bas

Ici, il y a une équipe pluridisciplinaire, comme là-bas.
Ici, il y a des chambres individuelles, comme là-bas.

La comparaison s'arrête là.

Ici, il y a du respect entre soignants et résidents.
Ici, il y a un projet d'établissement qui parle d'Humanitude.
Ici, il y a un cuisinier qui fait les repas sur place, et on mange bien. Mine de rien, c'est important la bouffe!
Ici, il y a des soignants formés en médiation animale, avec un chien et des cochons d'Inde (même que c'est une super idée pour quand je serai diplômée mais ça coince un peu à la maison).
Ici, il y a un salon de coiffure, un vrai, et une esthéticienne qui passe toutes les semaines.
Ici, il y a aussi une bibliothèque et une médiathèque.
Ici, tout le monde mange dans la grande salle de restaurant, on ne sépare pas ceux qui sont autonomes au repas des autres.
Ici, il y a des douches accessibles dans les chambres, et une pièce réservée aux bains thérapeutiques.
Ici, il y a des vrais gants et des vraies serviettes.
Ici, il y a des projets de vie pour les résidents, réévalués en équipe toutes les six semaines.
Ici, il y a des sorties : plage, balade, crêperie...
Ici, il y a des écoliers qui viennent.
Ici, les familles peuvent aller voir leurs parents avec leur chien.
Ici, on se donne les moyens d'avoir un "temps-résident", pour que personne ne soit délaissé.
Ici, on prend sa pause par roulement, ça permet de ne pas laisser les résidents livrés à eux-mêmes.
Ici, on parle aux gens, on les regarde, on les touche. Tout est communication.
Ici, on ne force pas.
Ici, on ne contentionne pas "pour être tranquille" ou "pour leur bien".
Ici, tout est douceur, respect, écoute.
Ici, on accueille les stagiaires avec bienveillance. On leur apprend des choses et on accepte qu'ils nous en apprennent aussi (parce que oui, parfois, le stagiaire peut avoir une idée sympa).
Ici, on offre le repas aux stagiaires, et mine de rien ça a son importance.
Ici, on répond aux questions des stagiaires et on leur laisse assez d'autonomie pour qu'ils prennent confiance en eux.
Ici, on ne se moque pas des questions parfois saugrenues que lesdits stagiaires peuvent poser.

Ici, il n'y a pas plus de soignants qu'ailleurs, pas plus de temps qu'ailleurs, pas plus d'argent non plus.
Ici, il y a juste une volonté de bien faire. Et ça fait toute la différence.

jeudi 6 février 2014

Le soignant anonyme

Troisième stage, troisième secteur, troisième équipe. Ça commence à faire un paquet de soignants sur ma route. Des jeunes, des vieux, des passionnés, des aigris, des nonchalants, des dynamiques... Certains ont toujours été soignants, d'autres sont arrivés là un peu par hasard, au détour d'une reconversion. Les uns ont toujours travaillé dans la même structure, les autres ont navigué entre plusieurs secteurs. Comme dans chaque domaine, je cherche des modèles, des professionnels que je pourrais admirer, des maîtres à penser qui me montreraient la voie que je choisirais de suivre (oui, je suis très mystique parfois, c'est mon côté fan). À l'IFAS, il y a une formatrice que j'aime beaucoup, non pour sa carrière mais pour les valeurs qu'elle veut nous transmettre. Il émane d'elle quelque chose de profondément humain, et je me dis en l'écoutant que ses patients devaient avoir bien de la chance de l'avoir à leurs côtés.
En stage, je n'avais pas encore trouvé de modèle. J'ai croisé des soignants que j'estimais, d'autres que je méprisais (oui, cela paraît présomptueux de la part d'une simple petite stagiaire mais j'assume), d'autres encore qui me laissaient parfaitement indifférente. J'ai vu des pratiques bientraitantes et d'autres maltraitantes, j'ai entendu des sonnettes qui résonnaient dans le vide et des paroles de réconfort. J'ai vu des pauses café qui s'éternisaient et des soignants qui prenaient le temps d'écouter. Et je n'en suis qu'à mon troisième stage.

Aujourd'hui j'ai rencontré quelqu'un qui, je pense, marquera mon année de formation. Quelqu'un qui encadre, qui transmet, qui écoute, qui parle, qui observe. Quelqu'un qui me fait réfléchir, qui me pose des questions et en attend les réponses. Quelqu'un qui a osé, un jour, dénoncer des maltraitances et en a payé le prix fort. Quelqu'un qui a persévéré, malgré tout, parce qu'il était impossible de se taire. Quelqu'un qui est heureux d'être là, dans cet établissement, avec cette équipe et ces patients, car il sent que c'est là qu'est sa place.

J'ai trouvé un modèle. Je ne sais pas comment se finira le stage, ni l'année. Je ne sais pas si je validerai ce diplôme en juillet ou plus tard. Mais je sais que le 6 février, en stage en psychiatrie loin de chez moi, j'ai rencontré un soignant qui m'a donné envie de lui ressembler.

Alors, cher soignant anonyme qui ne liras probablement jamais ces lignes, je tiens juste à te dire merci. Sincèrement.


samedi 1 février 2014

Histoires

Parce que j'ai eu des parents alcooliques, j'ai eu une enfance quelque peu décousue. Dépendance, endettement, violence, la vie n'est pas rose au pays des éléphants roses. J'ai grandi, j'ai cherché à comprendre, je me suis intéressée au sujet. J'ai découvert le U de Jellinek et des témoignages de familles, et mon histoire est devenue moins lourde à porter.

Parce que mes parents travaillaient dans l'administration pénitentiaire, j'ai passé une bonne partie de ma vie à habiter à côté des prisons et à fréquenter des gens qui y travaillaient. Et même, parfois, des gens qui n'étaient pas du même côté du mur que moi.

Parce ce que j'ai travaillé dans une crèche, je me suis intéressée à la petite enfance. Développement physique et psychologique, construction du langage, importance du jeu... Il fallait bien que j'en sache un minimum pour pouvoir être une bonne "aide-éducatrice" (façon polie de dire ""ex-chômeuse en contrat précaire").

Parce que je faisais les vendanges avec des Polonais, j'ai appris les rudiments de leur langue, histoire de pouvoir bavarder avec eux. La langue polonaise est (un peu) compliquée et honnêtement, j'ai quasiment tout oublié, mais il me reste quelques mots.

Parce que je voyais qu'Amélie adorait l'équitation, je me suis inscrite, pour voir. J'ai fait un peu de voltige, j'ai eu peur, mais j'ai persévéré. J'ai progressé lentement, je serai jamais une artiste de cirque mais je sais maintenant que je suis capable de faire des choses même quand elles me font peur, et c'est un sacré progrès pour moi.

Parce que j'ai un diplôme de monitrice-éducatrice, certains concepts me sont familiers. La loi du 4 mars 2002, le projet personnalisé, l'empathie, sont des sujets que j'ai découverts il y a quelques années, et que j'approfondis avec entrain. Il y a plusieurs façons d'enseigner un sujet, et les différences entre ces façons d'aborder les choses sont autant de chances pour l'élève que je suis.

Parce que j'avais un ami pilote, j'ai voulu essayer à mon tour. J'ai découvert les planeurs et leurs longues ailes, j'ai tourbillonné dans les airs et j'ai survolé des mers de nuages. J'ai arrêté, faute de temps et de moyens, mais je ne désespère pas d'y revenir un jour.

Parce qu'Amélie était différente, j'ai essayé de l'aider. J'ai lu et relu des livres sur l'autisme, la dysphasie, la langue des signes, la "surdouance"... J'ai (re)découvert Filliozat, Cyrulnik, Buten, Miller, Keller... Je n'ai pas trouvé toutes les réponses à mes questions, mais j'ai appris à me poser d'autres questions.

Parce que mes parents sont morts tous les deux d'une "longue maladie", j'ai connu les hôpitaux, l'attente des résultats d'examens, l'espoir, les familles absentes, le désespoir, la souffrance, le deuil.

Parce que je blogue, j'ai la chance de discuter avec plein de gens. Des soignants, des soignés, des drôles, des tristes, des proches, des lointains... Plein de gens qui répondent à mes questions saugrenues parfois au milieu de la nuit, qui m'encouragent quand j'ai un coup de déprime, qui me félicitent quand je réussis une évaluation. Plein de gens qui m'aident à avancer sur le chemin du diplôme.

Parce que je suis élève aide-soignante, j'apprends le programme officiel, comme tous les élèves aides-soignants de France. Quand je serai diplômée, j'aurai les mêmes savoirs que tous les autres aides-soignants. Alors, qu'est-ce qui permettra de nous différencier? Pourquoi embaucher celui-ci plutôt que celle-là?

Parce que je suis Babeth, Babeth la vendangeuse, Babeth la maman, Babeth l'apprentie voltigeuse, Babeth la lectrice, Babeth la monitrice-éducatrice... Mais aussi Babeth la peureuse, Babeth l'orpheline, Babeth la distraite. Parce que je suis Babeth et non Marie, parce que j'aime lire et que je n'aime pas la télé, parce que je suis moi, avec mes diplômes, ma personnalité et mon histoire, je suis différente d'une autre élève aide-soignante, d'un autre orphelin, d'une autre lectrice, d'un autre parent.

Parce que ces différences me construisent, elles feront aussi de moi une aide-soignante, au même titre que la formation. Elles me permettront d'être une professionnelle parmi d'autres, semblable et différente, anonyme et unique.

samedi 25 janvier 2014

Normale (2)

Troisième stage.
Psychiatrie en secteur fermé. J'avoue, j'avais les chocottes. Pour plein de raisons. D'abord, parce que c'est loin de chez moi. Très loin. Trop loin pour rentrer tous les jours. Alors je dors loin de chez moi, et je ne rentre que le week-end. C'est la première fois que je quitte mes enfants aussi longtemps. C'est dur.
Et puis, la psychiatrie, honnêtement, c'est LE stage qui me fait peur. Bon, d'accord, je connais un peu, expérience professionnelle toussa toussa, sauf que là, c'est différent. Moi je connaissais les malades Bisounours, du genre de ceux qu'on voit parfois à la télé dans les téléfilms gentillets ou les émissions de Sophie Davant. J'avais bien croisé quelques personnes vraiment spéciales, du genre "Bonjour je m'appelle Louis XIV, et vous?", mais ça restait assez exceptionnel. Là, je ne vois que des personnes vraiment spéciales. Spéciales et dangereuses. Dangereuses pour elles et pour les autres. Pour ceux qui ne me connaissent pas en vrai, je vous fais une description assez sommaire de ma (petite) personne : cinquante kilos toute mouillée, plutôt fluette, et une voix de gamine pré-pubère. Bref, je suis pas du genre imposant, au contraire.
Le premier jour, je me suis perdue. Forcément. Pour démarrer un stage, ça fait sérieux. Et pour la bonne impression de stagiaire sérieuse, on repassera. J'ai passé cette journée à observer : les patients, l'équipe, le fonctionnement, tout. C'est fascinant. Les interactions entre soignants et soignés sont à l'opposé de tout ce que j'ai pu voir ailleurs. Observation et relation. L'à peu près n'a pas sa place ici. Les postures, les intonations, les paroles des soignants semblent réfléchies, travaillées et maîtrisées.
Celles des soignés, par contre... Qui sont-ils, ces hommes qui déambulent du salon à la cour et de la cour au salon? Qu'y a-t-il derrière ces yeux qui me fixent ou qui m'évitent? Que faut-il comprendre de leurs paroles décousues, de leurs discours exaltés ou de leur mutisme assourdissant?
Les jours suivants, j'observe encore et encore. Infirmiers, aides-soignants, agents, médecins, ergothérapeutes, psychiatres, psychologues... J'ai rarement vu une telle équipe de soins. Ils sont passionnés et passionnants.
Fin de semaine, retour maison et retrouvailles familiales. Retour à la vie normale. Chez moi, je peux parler normalement, me tenir normalement, regarder les choses normalement. Après une semaine passée loin de chez moi, à n'avoir pour compagnie que les soignants et les soignés de l'hôpital psychiatrique, ce retour à la normale me paraît brutal. Je suis là sans être là. Je suis là en étant encore là-bas.
Et soudain, entre deux tâches normales de ma vie normale pendant mon week-end normal, je me pose LA question que je n'ai pas réussi à formuler clairement cette semaine : dans quelle dimension du soin sommes-nous ici? Éducative, préventive, maintenance, curative, palliative? Il me reste trois semaines pour trouver la réponse. Pas la réponse attendue par l'IFAS, non, ça serait trop facile (Google est ton ami, le site infirmiers.com aussi). Je veux réfléchir et trouver ma réponse, celle de Babeth, EAS un peu ratée mais pas encore ratatinée.
En attendant, je vais profiter de mon dimanche normal pour faire des choses normales... La normalité, parfois, c'est tout simplement extraordinaire!

vendredi 17 janvier 2014

Écume

Théâtre.
Elle joue la soignée et je joue la soignante. Son texte est déjà rédigé, je dois improviser le mien. Exercice périlleux, j'attends de voir comment se présenteront les choses. Elle incarne une femme en fin de vie, qui sait qu'elle va mourir. J'ai peur pour elle, elle a déjà frôlé la mort, ça risque d'être difficile. Elle est confiante, "pas de souci" me dit-elle. Alors allons-y.

Théâtre.
Les répliques s'enchaînent. Elle va mourir, elle a peur et elle est en colère. Moi, élève consciencieuse et appliquée, je mets en place les techniques de communication récemment apprises : écoute active, reformulation, questions ouvertes.

Théâtre.
Et soudain, l'émotion. Violente, inattendue. Larmes. Ce n'est pas la soignée qui pleure, c'est l'élève. Le rôle est trop vrai, c'est sa propre histoire qu'elle revit. Autour de nous, le groupe, silencieux, nous observe. Je sens le regard perplexe du psychologue et celui, bienveillant, de la formatrice.

Théâtre.
Face à moi, trois personnes. La soignée qui va mourir, l'élève qui a failli mourir, ma mère qui est morte. Pendant que l'élève/soignée se débat avec ses émotions, j'essaie de faire face aux miennes. Ça fait comme une vague : ça gronde, ça enfle, ça se rapproche, ça va m'engloutir... Fermer les yeux, retenir sa respiration, laisser la vague s'abattre. Attendre un peu, puis ouvrir les yeux pour la regarder s'éloigner... avant de revenir.

Théâtre.
Il y aura d'autres vagues. Plus ou moins violentes. Petite, je les fuyais en hurlant. J'ai grandi. J'ai connu des vagues et des tsunamis. Je ne me suis pas noyée. Mes pieds s'enfoncent dans le sable, les coquillages roulent autour. Je vais bien.

Théâtre.
Je ne m'attendais pas à être submergée par le souvenir de ma mère mourante. C'est tellement loin. Je relève la tête. Face à moi, ce n'est pas ma mère, mais l'élève/soignée qui pleure. Je suis là pour l'aider à accueillir son émotion. J'avance timidement la main et la touche doucement.

Théâtre.
- Tu veux qu'on arrête?
- Non, on continue, il faut le faire.
L'émotion qui m'a traversée, je la sens encore. Elle a laissé comme une traînée, une écume salée comme les larmes de l'élève/soignée. Je me recentre. Je suis là pour elle. Pour l'écouter, elle. Moi, je suis solidement ancrée, j'attends la prochaine vague de pied ferme, je ne me laisserai pas surprendre.

Théâtre.
Je suis une soignante avec une soignée et non une fille avec sa mère. Je me sens bien. À ma place. Je me sens aidante et j'aime ce lien qui se noue dans la saynète.
Je me sens aide-soignante.

jeudi 16 janvier 2014

Témoignage d'un père

Écrit par Jean Pierre Laffitte, et reproduit ici avec son aimable autorisation.

Hôpital de Saint-Pierre île de la Réunion.

Je viens faire un bisou à ma fille et prendre de ses nouvelles.
Un long couloir aseptisé...
Au bout une porte solidement fermée par un verrouillage électrique commandé depuis le bureau de l'infirmière en chef.
Interphone.
Clac !
Je pousse la porte et j'entre dans le service.

Des enfants, des ados, tristes, malades de la vie... Blessés dans leur corps, meurtris dans leur tête. Hagards sous traitement...

Elle est seule dans sa chambre.
Sur son lit d’hôpital, elle parait encore plus menue, plus fragile.
Son regard ne pétille plus. Son sourire espiègle de petite môme est éteint.


Aujourd'hui, elle a envie de parler...
Alors elle parle.
Ce qu'elle me dit me plonge dans l'horreur.
Elle met des mots sur les choses qu'elles ne m'avait jamais racontées de son agression. Elle me décrit en détail.
Sous l’effet des médicaments, sa voix est celle d'une petite fille.
Elle raconte...
Et son récit devient logorrhée.
Elle déballe tout.
Et moi, en face d'elle, à quelques centimètres de sa bouche d'enfant, je me prend tout le paquet en pleine gueule. Je vois les gestes, je suis plongé dans une scène d'horreur indescriptible sans pouvoir rien faire. Car cette scène s'est passée il y a plusieurs mois et je n'en suis qu'un spectateur virtuel à posteriori.

Je sais que c'est une bonne chose qu'elle en parle enfin.
Elle met des mots sur l'indescriptible.
Et chaque mot qu'elle prononce la libère un peu de sa souffrance. Un peu...

Mais c'est pareil à une plaie qu'on voudrait cautériser avec un fer rouge.
C'est violent. C'est insupportable.
Je savais que ce moment viendrait un jour mais je ne savais pas à quel point il me meurtrirait.


Ça a duré plusieurs heures.
J'en sors KO debout.
Pas de mots.
Mes pas me portent à peine.

Et puis il y a cette femme... Dans sa tenue blanche, chaussée de ses drôles de sabots orange. Elle me dit "Bonsoir.". Mais son bonsoir est plus une question qu'une exclamation.

Elle sait.

Elle sait ce qui vient d'être dit dans l'intimité de cette chambre.
Elle le sait car elle a senti que le moment était venu pour la petite de balancer tout.
Elle a peut-être glissé un regard discret par la large vitre de la porte et compris ce qui se passait à l'intérieur...

Maintenant, elle est en face d'un papa dont le QI est descendu à 2.
Incapable de construire une idée cohérente.
Tourmenté entre un désir de vengeance et un sentiment profond d’impuissance.
Un père qui va devoir vivre avec "ça".
 

Mais elle a une arme puissante pour pour aborder ce zombie de 105 kg qui tient à peine sur ses pattes. Elle a un truc infaillible pour lui communiquer toute l'empathie, toute l'humanité dont il aura besoin pour se remettre sur la route et rentrer directement chez lui.
Elle a un truc qu'elle n'a pas acquis à l'école ou dans je ne sais quel stage...
Un truc qui ne n'acquiert pas. Un truc qui fait d'elle une "super héroïne".
Elle a une espèce de lueur dans les yeux qui dit : "Je sais. Je comprends. Je me sens si proche de vous."

Cette petite lueur qui ressemble à la lumière d'une chaumière quand on est perdu dans la montagne une nuit pluvieuse. Cette petite lueur qui rend les mots inutiles. Cette petite lueur qui pourrait dire : "Allez-y, monsieur... Effondrez vous, je vous soutiendrai... Pleurez, criez, je ne vous jugerai pas..."

Elle est une oasis où on prend quelques forces et un peu d'eau pure avant de repartir dans le désert.

Pas parce que c'est son métier... Non.
Parce que c'est sa raison de vivre.


Avant de la quitter, j'ai baissé les yeux.
Sur son badge, il y avait son prénom et ce mot : "Aide-Soignante".

Respect !
 
 
 

dimanche 12 janvier 2014

Nulle!

Je crois que je me suis trompée.
Non, pardon, je suis sûre que je me suis trompée. Je suis pas faite pour l'école.
C'est pas que je ne veux plus être aide-soignante, c'est juste que... j'y arrive pas. J'écoute les cours, j'apprends, j'ai des notes correctes, je m'intègre dans la promo, mais en stage... ça marche pas. "Trop ceci, pas assez cela"... ou le contraire, je sais pas.
"Vous vous posez trop de questions", m'a gentiment dit ma tutrice. Ben en même temps, si je m'en pose pas maintenant, quand le ferai-je?
Si le médecin de ma mère n'avait pas mis son essoufflement et sa fatigue sur le compte de la dépression, aurait-on pu trouver son cancer des poumons plus tôt?
Si l'aide-soignante qui desservait les plateaux-repas avait écouté mon père il y a trois ans quand, hospitalisé pour une banale opération, il s'était plaint d'une gêne à la déglutition, serait-on passé à côté de son cancer de l'oesophage?
Si l'équipe soignante qui a pris mon beau-père en charge s'était posé quelques questions sur l'hygiène hospitalière, serait-il sorti avec une infection nosocomiale?
Si l'équipe éducative qui s'occupait d'Amélie n'avait pas concentré ses recherches uniquement sur ce qui allait mal, aurait-on pu éviter de la prendre pour une autiste?

Trois morts et une surdouée plus tard, n'aurait-il pas mieux valu se poser des questions?

Alors oui, il est sans doute possible d'avancer sans se poser de questions. De trouver normal ce qui nous entoure. Ben oui, c'est comme ça, et tout le monde a l'air d'accord, donc ça doit être bien. Non?
Je sais, c'est très prêchi-prêcha dit comme ça, j'ai l'air de me donner le bon rôle, forcément. Babeth la super auxi, Babeth la super maman, Babeth et ses super réflexions... Ben non, justement, non, mille fois non. Babeth n'est pas super. Ou alors si, super nulle. Nulle en stage et nulle à la maison. Nulle en équipe et nulle en famille.

Je sais pas être une bonne stagiaire.
Je sais pas être une bonne élève.
Je sais pas être une bonne maman.

J'ai envie de tout arrêter. Appuyer sur retour rapide. Retrouver mon père, mon beau-père, et mon boulot. Retrouver l'époque où poser des questions me faisait avancer. Retrouver le temps où je ne me sentais pas aussi complètement nulle.

La vie doit être tellement belle quand on la prend comme elle est!