vendredi 17 janvier 2014

Écume

Théâtre.
Elle joue la soignée et je joue la soignante. Son texte est déjà rédigé, je dois improviser le mien. Exercice périlleux, j'attends de voir comment se présenteront les choses. Elle incarne une femme en fin de vie, qui sait qu'elle va mourir. J'ai peur pour elle, elle a déjà frôlé la mort, ça risque d'être difficile. Elle est confiante, "pas de souci" me dit-elle. Alors allons-y.

Théâtre.
Les répliques s'enchaînent. Elle va mourir, elle a peur et elle est en colère. Moi, élève consciencieuse et appliquée, je mets en place les techniques de communication récemment apprises : écoute active, reformulation, questions ouvertes.

Théâtre.
Et soudain, l'émotion. Violente, inattendue. Larmes. Ce n'est pas la soignée qui pleure, c'est l'élève. Le rôle est trop vrai, c'est sa propre histoire qu'elle revit. Autour de nous, le groupe, silencieux, nous observe. Je sens le regard perplexe du psychologue et celui, bienveillant, de la formatrice.

Théâtre.
Face à moi, trois personnes. La soignée qui va mourir, l'élève qui a failli mourir, ma mère qui est morte. Pendant que l'élève/soignée se débat avec ses émotions, j'essaie de faire face aux miennes. Ça fait comme une vague : ça gronde, ça enfle, ça se rapproche, ça va m'engloutir... Fermer les yeux, retenir sa respiration, laisser la vague s'abattre. Attendre un peu, puis ouvrir les yeux pour la regarder s'éloigner... avant de revenir.

Théâtre.
Il y aura d'autres vagues. Plus ou moins violentes. Petite, je les fuyais en hurlant. J'ai grandi. J'ai connu des vagues et des tsunamis. Je ne me suis pas noyée. Mes pieds s'enfoncent dans le sable, les coquillages roulent autour. Je vais bien.

Théâtre.
Je ne m'attendais pas à être submergée par le souvenir de ma mère mourante. C'est tellement loin. Je relève la tête. Face à moi, ce n'est pas ma mère, mais l'élève/soignée qui pleure. Je suis là pour l'aider à accueillir son émotion. J'avance timidement la main et la touche doucement.

Théâtre.
- Tu veux qu'on arrête?
- Non, on continue, il faut le faire.
L'émotion qui m'a traversée, je la sens encore. Elle a laissé comme une traînée, une écume salée comme les larmes de l'élève/soignée. Je me recentre. Je suis là pour elle. Pour l'écouter, elle. Moi, je suis solidement ancrée, j'attends la prochaine vague de pied ferme, je ne me laisserai pas surprendre.

Théâtre.
Je suis une soignante avec une soignée et non une fille avec sa mère. Je me sens bien. À ma place. Je me sens aidante et j'aime ce lien qui se noue dans la saynète.
Je me sens aide-soignante.

2 commentaires:

  1. jaipasdeshampoing20 janvier 2014 à 03:20

    quel tres beau texte!!
    a chaque fois que tu douteras de toi et ta capacité a finir cette formation, reviens lire ce texte. j'admire ta capacité d'introspection, et ton talent pour mettre des mots.en ce tout petit texte, tu prouves qu ela valeur d'un soignant n'a rien a voir avec son diplôme!

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  2. Ouahhhhhhh! c'est malin! j'ai les larmes aux yeux maintenant et le vent du large ne les sèche pas...Bravo mademoiselle pour ce texte, pour ce que vous donnez...pour ce que vous êtes.

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