jeudi 16 janvier 2014

Témoignage d'un père

Écrit par Jean Pierre Laffitte, et reproduit ici avec son aimable autorisation.

Hôpital de Saint-Pierre île de la Réunion.

Je viens faire un bisou à ma fille et prendre de ses nouvelles.
Un long couloir aseptisé...
Au bout une porte solidement fermée par un verrouillage électrique commandé depuis le bureau de l'infirmière en chef.
Interphone.
Clac !
Je pousse la porte et j'entre dans le service.

Des enfants, des ados, tristes, malades de la vie... Blessés dans leur corps, meurtris dans leur tête. Hagards sous traitement...

Elle est seule dans sa chambre.
Sur son lit d’hôpital, elle parait encore plus menue, plus fragile.
Son regard ne pétille plus. Son sourire espiègle de petite môme est éteint.


Aujourd'hui, elle a envie de parler...
Alors elle parle.
Ce qu'elle me dit me plonge dans l'horreur.
Elle met des mots sur les choses qu'elles ne m'avait jamais racontées de son agression. Elle me décrit en détail.
Sous l’effet des médicaments, sa voix est celle d'une petite fille.
Elle raconte...
Et son récit devient logorrhée.
Elle déballe tout.
Et moi, en face d'elle, à quelques centimètres de sa bouche d'enfant, je me prend tout le paquet en pleine gueule. Je vois les gestes, je suis plongé dans une scène d'horreur indescriptible sans pouvoir rien faire. Car cette scène s'est passée il y a plusieurs mois et je n'en suis qu'un spectateur virtuel à posteriori.

Je sais que c'est une bonne chose qu'elle en parle enfin.
Elle met des mots sur l'indescriptible.
Et chaque mot qu'elle prononce la libère un peu de sa souffrance. Un peu...

Mais c'est pareil à une plaie qu'on voudrait cautériser avec un fer rouge.
C'est violent. C'est insupportable.
Je savais que ce moment viendrait un jour mais je ne savais pas à quel point il me meurtrirait.


Ça a duré plusieurs heures.
J'en sors KO debout.
Pas de mots.
Mes pas me portent à peine.

Et puis il y a cette femme... Dans sa tenue blanche, chaussée de ses drôles de sabots orange. Elle me dit "Bonsoir.". Mais son bonsoir est plus une question qu'une exclamation.

Elle sait.

Elle sait ce qui vient d'être dit dans l'intimité de cette chambre.
Elle le sait car elle a senti que le moment était venu pour la petite de balancer tout.
Elle a peut-être glissé un regard discret par la large vitre de la porte et compris ce qui se passait à l'intérieur...

Maintenant, elle est en face d'un papa dont le QI est descendu à 2.
Incapable de construire une idée cohérente.
Tourmenté entre un désir de vengeance et un sentiment profond d’impuissance.
Un père qui va devoir vivre avec "ça".
 

Mais elle a une arme puissante pour pour aborder ce zombie de 105 kg qui tient à peine sur ses pattes. Elle a un truc infaillible pour lui communiquer toute l'empathie, toute l'humanité dont il aura besoin pour se remettre sur la route et rentrer directement chez lui.
Elle a un truc qu'elle n'a pas acquis à l'école ou dans je ne sais quel stage...
Un truc qui ne n'acquiert pas. Un truc qui fait d'elle une "super héroïne".
Elle a une espèce de lueur dans les yeux qui dit : "Je sais. Je comprends. Je me sens si proche de vous."

Cette petite lueur qui ressemble à la lumière d'une chaumière quand on est perdu dans la montagne une nuit pluvieuse. Cette petite lueur qui rend les mots inutiles. Cette petite lueur qui pourrait dire : "Allez-y, monsieur... Effondrez vous, je vous soutiendrai... Pleurez, criez, je ne vous jugerai pas..."

Elle est une oasis où on prend quelques forces et un peu d'eau pure avant de repartir dans le désert.

Pas parce que c'est son métier... Non.
Parce que c'est sa raison de vivre.


Avant de la quitter, j'ai baissé les yeux.
Sur son badge, il y avait son prénom et ce mot : "Aide-Soignante".

Respect !
 
 
 

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