jeudi 6 février 2014

Le soignant anonyme

Troisième stage, troisième secteur, troisième équipe. Ça commence à faire un paquet de soignants sur ma route. Des jeunes, des vieux, des passionnés, des aigris, des nonchalants, des dynamiques... Certains ont toujours été soignants, d'autres sont arrivés là un peu par hasard, au détour d'une reconversion. Les uns ont toujours travaillé dans la même structure, les autres ont navigué entre plusieurs secteurs. Comme dans chaque domaine, je cherche des modèles, des professionnels que je pourrais admirer, des maîtres à penser qui me montreraient la voie que je choisirais de suivre (oui, je suis très mystique parfois, c'est mon côté fan). À l'IFAS, il y a une formatrice que j'aime beaucoup, non pour sa carrière mais pour les valeurs qu'elle veut nous transmettre. Il émane d'elle quelque chose de profondément humain, et je me dis en l'écoutant que ses patients devaient avoir bien de la chance de l'avoir à leurs côtés.
En stage, je n'avais pas encore trouvé de modèle. J'ai croisé des soignants que j'estimais, d'autres que je méprisais (oui, cela paraît présomptueux de la part d'une simple petite stagiaire mais j'assume), d'autres encore qui me laissaient parfaitement indifférente. J'ai vu des pratiques bientraitantes et d'autres maltraitantes, j'ai entendu des sonnettes qui résonnaient dans le vide et des paroles de réconfort. J'ai vu des pauses café qui s'éternisaient et des soignants qui prenaient le temps d'écouter. Et je n'en suis qu'à mon troisième stage.

Aujourd'hui j'ai rencontré quelqu'un qui, je pense, marquera mon année de formation. Quelqu'un qui encadre, qui transmet, qui écoute, qui parle, qui observe. Quelqu'un qui me fait réfléchir, qui me pose des questions et en attend les réponses. Quelqu'un qui a osé, un jour, dénoncer des maltraitances et en a payé le prix fort. Quelqu'un qui a persévéré, malgré tout, parce qu'il était impossible de se taire. Quelqu'un qui est heureux d'être là, dans cet établissement, avec cette équipe et ces patients, car il sent que c'est là qu'est sa place.

J'ai trouvé un modèle. Je ne sais pas comment se finira le stage, ni l'année. Je ne sais pas si je validerai ce diplôme en juillet ou plus tard. Mais je sais que le 6 février, en stage en psychiatrie loin de chez moi, j'ai rencontré un soignant qui m'a donné envie de lui ressembler.

Alors, cher soignant anonyme qui ne liras probablement jamais ces lignes, je tiens juste à te dire merci. Sincèrement.


samedi 1 février 2014

Histoires

Parce que j'ai eu des parents alcooliques, j'ai eu une enfance quelque peu décousue. Dépendance, endettement, violence, la vie n'est pas rose au pays des éléphants roses. J'ai grandi, j'ai cherché à comprendre, je me suis intéressée au sujet. J'ai découvert le U de Jellinek et des témoignages de familles, et mon histoire est devenue moins lourde à porter.

Parce que mes parents travaillaient dans l'administration pénitentiaire, j'ai passé une bonne partie de ma vie à habiter à côté des prisons et à fréquenter des gens qui y travaillaient. Et même, parfois, des gens qui n'étaient pas du même côté du mur que moi.

Parce ce que j'ai travaillé dans une crèche, je me suis intéressée à la petite enfance. Développement physique et psychologique, construction du langage, importance du jeu... Il fallait bien que j'en sache un minimum pour pouvoir être une bonne "aide-éducatrice" (façon polie de dire ""ex-chômeuse en contrat précaire").

Parce que je faisais les vendanges avec des Polonais, j'ai appris les rudiments de leur langue, histoire de pouvoir bavarder avec eux. La langue polonaise est (un peu) compliquée et honnêtement, j'ai quasiment tout oublié, mais il me reste quelques mots.

Parce que je voyais qu'Amélie adorait l'équitation, je me suis inscrite, pour voir. J'ai fait un peu de voltige, j'ai eu peur, mais j'ai persévéré. J'ai progressé lentement, je serai jamais une artiste de cirque mais je sais maintenant que je suis capable de faire des choses même quand elles me font peur, et c'est un sacré progrès pour moi.

Parce que j'ai un diplôme de monitrice-éducatrice, certains concepts me sont familiers. La loi du 4 mars 2002, le projet personnalisé, l'empathie, sont des sujets que j'ai découverts il y a quelques années, et que j'approfondis avec entrain. Il y a plusieurs façons d'enseigner un sujet, et les différences entre ces façons d'aborder les choses sont autant de chances pour l'élève que je suis.

Parce que j'avais un ami pilote, j'ai voulu essayer à mon tour. J'ai découvert les planeurs et leurs longues ailes, j'ai tourbillonné dans les airs et j'ai survolé des mers de nuages. J'ai arrêté, faute de temps et de moyens, mais je ne désespère pas d'y revenir un jour.

Parce qu'Amélie était différente, j'ai essayé de l'aider. J'ai lu et relu des livres sur l'autisme, la dysphasie, la langue des signes, la "surdouance"... J'ai (re)découvert Filliozat, Cyrulnik, Buten, Miller, Keller... Je n'ai pas trouvé toutes les réponses à mes questions, mais j'ai appris à me poser d'autres questions.

Parce que mes parents sont morts tous les deux d'une "longue maladie", j'ai connu les hôpitaux, l'attente des résultats d'examens, l'espoir, les familles absentes, le désespoir, la souffrance, le deuil.

Parce que je blogue, j'ai la chance de discuter avec plein de gens. Des soignants, des soignés, des drôles, des tristes, des proches, des lointains... Plein de gens qui répondent à mes questions saugrenues parfois au milieu de la nuit, qui m'encouragent quand j'ai un coup de déprime, qui me félicitent quand je réussis une évaluation. Plein de gens qui m'aident à avancer sur le chemin du diplôme.

Parce que je suis élève aide-soignante, j'apprends le programme officiel, comme tous les élèves aides-soignants de France. Quand je serai diplômée, j'aurai les mêmes savoirs que tous les autres aides-soignants. Alors, qu'est-ce qui permettra de nous différencier? Pourquoi embaucher celui-ci plutôt que celle-là?

Parce que je suis Babeth, Babeth la vendangeuse, Babeth la maman, Babeth l'apprentie voltigeuse, Babeth la lectrice, Babeth la monitrice-éducatrice... Mais aussi Babeth la peureuse, Babeth l'orpheline, Babeth la distraite. Parce que je suis Babeth et non Marie, parce que j'aime lire et que je n'aime pas la télé, parce que je suis moi, avec mes diplômes, ma personnalité et mon histoire, je suis différente d'une autre élève aide-soignante, d'un autre orphelin, d'une autre lectrice, d'un autre parent.

Parce que ces différences me construisent, elles feront aussi de moi une aide-soignante, au même titre que la formation. Elles me permettront d'être une professionnelle parmi d'autres, semblable et différente, anonyme et unique.