samedi 26 avril 2014

Élèves

Le 1er février, j'écrivais ça :
"Parce que je suis élève aide-soignante, j'apprends le programme officiel, comme tous les élèves aides-soignants de France. Quand je serai diplômée, j'aurai les mêmes savoirs que tous les autres aides-soignants. Alors, qu'est-ce qui permettra de nous différencier? Pourquoi embaucher celui-ci plutôt que celle-là?"
Je me trompais.
La formation aide-soignante, c'est 840 heures de stage (soit 6 stages de 4 semaines chacun) et 595 heures de théorie (soit 17 semaines pour 8 modules). Dire qu'en fin de formation j'aurai les mêmes savoirs que les autres élèves est une erreur.
Nous ne faisons pas les mêmes stages. Nous ne découvrons pas les mêmes services. Nous ne rencontrons pas les mêmes soignants. Ni les mêmes patients. Parfois, pour un même stage dans un même service avec les mêmes soignants, nos ressentis sont radicalement différents. Parce que nous ne sommes pas les mêmes stagiaires.
Oui mais... nous allons aux mêmes cours, nous devons donc avoir 595 heures de formation commune. Encore raté.
Cours sur la fin de vie. Le psychologue nous parle d'accompagnement et de deuil. Dans la marge, je note "Marie de Hennezel" et Elisabeth Kübler-Ross" en me disant qu'il faudra que je les relise. Je n'ai aucun mérite à connaître ces auteurs, je les ai tout simplement découverts à la mort de mes parents. Tout le monde n'a pas la chance d'être orpheline! Un rapide coup d'oeil sur l'amphi. Clarisse a le visage fermé, ce cours a l'air difficile à encaisser pour elle. Sonia fait des mots croisés. Solange gribouille. Tatiana dort, cachée derrière ses longs cheveux. Nicolas note consciencieusement, il souligne les mots-clés et met plein de couleurs. Caroline lève la main, une question la démange. Rozenn et Juliette chuchotent. Un même cours, et autant d'apprentissages que d'élèves.
Atelier pratique sur la toilette. Trois groupes, trois formateurs. L'enseignement théorique est le même, les façons de le transmettre sont différentes. Dans chaque groupe, des élèves aux parcours différents. Des jeunes, des moins jeunes, des néophytes et des expérimentés. On apprend avec les formateurs et le groupe, chacun y allant de sa petite astuce pour aider ses collègues. Autant d'interactions que d'élèves.
Cours sur les maladies de l'appareil digestif. Forcément, le cancer de l'oesophage, ça me parle. La pancréatite aussi. J'écoute attentivement, j'apprends plein de choses que j'aurais aimé savoir avant. Avant quoi? Avant que mes parents ne soient touchés pardi! Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents alcooliques. Coup d'oeil dans l'amphi. Cette fois encore, chacun est là à sa façon. Plus ou moins présent, plus ou moins apprenant. Autant de cours que de vécus.
Cours sur l'anatomie du rein. Je suis fatiguée, je décroche. Mes yeux se ferment, je les rouvre, ils se referment. Mes notes ne ressemblent à rien, quelques mots épars sur une feuille. Derrière moi, Caroline semble fascinée par le sujet, elle a déjà noirci trois feuilles de son écriture régulière. Je lui demanderai son cours en sortant. En espérant qu'on ne tombera pas dessus à l'évaluation. Autant de centres d'intérêt que de cours.
Entretiens individuels. Les trois formateurs se partagent la promo en tutorat. J'aime bien ces moments-là, dans le calme d'un bureau. On peut parler, faire le point, poser des questions. On peut aussi pleurer. Ou rire. Ou raconter des choses un peu intimes. Ça reste dans le bureau, entre nous. Autant d'entretiens que de confidences.

Finalement, après 1 435 heures d'enseignement théorique et clinique, il n'y aura pas deux élèves ayant reçu la même formation.
Parce que chacun de nous est arrivé avec un certain âge (voire un âge certain) et une certaine expérience.
Parce que chacun de nous aura vécu cette année à sa façon.
Parce que chacun de nous aura vu des choses en stage et appris des choses en cours.
Parce que chacun de nous aura discuté avec les uns plutôt qu'avec les autres.
Parce que chacun de nous aura pris des notes de telle ou telle façon.
Parce que chacun de nous aura pris (ou non) du recul sur ce qu'il vivait en stage.
Parce que chacun de nous est différent de son voisin, tout simplement.

Une formation. Mille élèves. Mille apprentissages. Mille aides-soignants différents.

11 commentaires:

  1. C'est encore plus flagrant pour les ESI !
    Il suffit de regarder une collègue de mon service qui est aussi une ancienne collègue de promo.
    - E. : a fait sa formation après le bac, a une mère préparatrice en pharma et (je crois) quelqu'un de sa famille ds les soins, une famille plutôt unie, a fait des stages aux Urgences et rêvent d'y retourner bosser, a fait son stage pré-pro ds notre service actuel et à la fin du stage c'est la cadre qui a proposé de la garder vu qu'il fallait remplacer les futurs départs à la retraite de 2 collègues à ce moment-là.
    - moi : 28 ans à la fin de la formation, une maîtrise d'Histoire et 3 ans d'aide à domicile dont 1 an en temps plein, pas de soignants dans la famille j'ai découvert la voie moi-même, une enfance/adolescence un peu cabossée par des parents divorcés et une mère alcooloique. Une envie de cancérologie et surtout de soins palliatifs à terme, j'y ai fais un stage en 3ème année, la révélation complète. Entrée dans le même service qu'une fois diplômée, recrutée par la DRH, initialement sur un remplacement de congé mat ; finalement la collègue est revenue de son congé mat mais a été "obligée" d'aller en dialyse (nos services sont interdépendants), ce qui a eu l'air de chagriner certaines autres collègues.
    Résultat la collègue est très bien intégrée, le genre pompom-girl comme je dis souvent. De mon côté je change de service car j'en ai plein le dos de certaines collègues, de cette impression que malgré mes efforts on n'a jamais essayé de m'intégrer réellement, direction SSR gériatrique mi-mai. C'est pas forcément ce dont j'avais rêvé en sortant du diplôme, mais là après 19 mois à me sentir comme une étrangère dans ce service, tant que je suis intégrée ds ma prochaine équipe je me fiche d'où je serai finalement.

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  2. C'est pour cela que tu es unique ! Quand prévois-tu de t'inscrire en médecine ? Car je te vois faire un très bon médecin ;-)

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    1. :-) J'ai déjà du mal à comprendre le fonctionnement du rein! Par contre, dans quelques années, pourquoi pas infirmière?

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    2. nan mais je te rassure (ou pas) on est plein à ne pas comprendre le fonctionnement du rein ^^

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    3. Même après des mois en néphro, c'est pas tout clair pour moi ;-) C'est un organe complexe qui a desincidences complexes et nombreuses, forécement on peut pas tout intégré avec seulement les cours de l'IFAS/IFSI.

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  3. C'est vrai chacun a une approche , un vécu différent, mais cela fait aussi la richesse de l'équipe.

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  4. Comment je recrute ? Sourire, partant du principe que chacun a son diplôme, je n'en ai rien à carrer, et je ne vais poser aucune question sur les attendus du diplôme. En revanche, comment je vais choisir ? ben en mettant le candidat face à des situations particulières, voir comment il réfléchit, s'il réfléchit déjà (et je te confirme que c'est pas gagné à chaque fois), le titiller sur un point particulier (et tiens, si vous me parliez de la contention, que pensez-vous de la contention ? et là, on rigole ou on pleure quand on est directeur car il y a des AS pour qui la contention se cantonne aux bas, ou aux chaussettes : la palme "bah, des bas ça peut être valorisant pour une femme et lui rappeler quand elle était jeune mais faudrait qu'ils soient moins épais" Voilà voilà voilà)
    Bref, et puis surtout, ce qui devrait être la base de votre entrée dans une formation d'AS, la mo-ti-va-tion !!! Mais ça, on en a déjà parlé. Tiens, au fait, on ne devait pas se parler, pendant ces vacances ? Yep, demain, t'es libre ?

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  5. Bonjour Babeth,

    Je viens de découvrir ton blog via fb de Baptiste (Alors voilà). Je l'ai lu de bout en bout.
    Je te souhaite bon courage pour la fin de ta formation et j'espère que la vie sera plus simple après celle-ci.

    XXX

    Marie (mamans de 2 zébres et sage-femme travaillant en chine actuellement ;-)

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  6. je crois que ce qui fait la différence, c'est quand même surtout qui tu es. Et avant d'être une aide-soignante, tu es Babeth, voilà.

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  7. aide-soignante depuis plus de 20 ans ... ce qui fait la différence c'est ce que nous sommes ... le reste s'apprend au fil des années ...

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  8. Effectivement, nous "sommes" avant d'être instruits.Certes il ya des protocoles, des enchaînements de gestes,des surveillances... mais derrière tiute cette technique demeure l'humain. L'humain parce que l'émotion ( même étymologie que "mouvoir, bouger", l'humain parce que la sensation. Et non la raison.

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