samedi 10 mai 2014

Une histoire de choix (1)

Avril 1999. 
À l'époque je suis "aide-éducatrice" en crèche parentale, ce qui pompeusement veut dire "contrat aidé mi-temps précaire" en crèche parentale. J'aime ce que je fais et je me suis inscrite à un concours qui me permettrait de continuer dans cette voie : éducatrice de jeunes enfants. Les écrits sont passés, les oraux aussi, j'attends maintenant les résultats. J'ai profité d'une semaine de congés pour partir en Vendée avec ma mère. Nous ne le savons pas encore mais ce sont nos dernières vacances ensemble, le cancer aura sa peau dans quelques mois. Nous sommes aux Sables d'Olonne, il fait presque beau et ma mère va presque bien, nous passons de bonnes vacances. Jusqu'à ce que mon colocataire m'appelle sur le portable de ma mère. L'institut de formation a laissé un message sur le répondeur, je suis convoquée le jeudi pour un entretien supplémentaire afin de départager les candidats. Nous sommes mardi. Panique à bord.
Je rappelle aussitôt, j'explique que je suis en congé, loin de chez moi, et que là, pour jeudi, ça risque de pas être possible. La secrétaire est intraitable. C'est jeudi, point.
Je ré-explique. Je suis en congé, loin de chez moi, avec ma mère malade, et pour jeudi ça va pas être possible. La secrétaire ne lâche rien. C'est jeudi, point.
Je ré-ré-explique. Je suis en congé, loin de chez moi, avec ma mère malade qui n'a pas de voiture et qui ne pourra pas rester toute seule parce que okay, elle va presque bien, mais c'est quand même pas la grande forme non plus, donc il faudrait d'abord que je la ramène à Paris (en train) puis que je rentre à Toulouse (en train) et bon, ça va un peu lui gâcher ses vacances quand même, surtout qu'après elle repart pour une chimio, alors honnêtement, est-ce que ça serait pas possible, en demandant gentiment, de décaler un peu l'entretien surprise, entretien qui, je précise, n'avait été évoqué nulle part, afin de permettre à ma mère malade de profiter un petit peu de cette parenthèse au bord de la mer avec sa fille? Cela n'attendrit pas la secrétaire. Soit je viens jeudi passer mon entretien, soit je perds ma place et je n'ai plus qu'à retenter le concours l'an prochain.
Je suis face à un mur. Ma mère, restée à côté, semble se résigner. Elle sait que c'est important, ce concours, qu'il me permettrait de passer un diplôme, d'avoir un travail qui me plaît vraiment, alors elle me dit que tant pis, on n'a qu'à changer les billets de train et rentrer plus tôt, tant pis pour les vacances, tant pis pour le temps passé ensemble, ce temps qui nous manque tellement le reste de l'année, parce qu'elle est à Paris et moi à Toulouse. Et moi, je la regarde, ma mère, avec ses quarante kilos, sa perruque, et les marques tatouées pour la radiothérapie, je regarde cette femme malade depuis des mois, qui lutte seule, qui ne se plaint jamais, et qui, malgré tout ça, continue à m'encourager, à penser à moi, à me faire passer avant elle. Et en la regardant, je me dis que non, c'est trop con, on ne sera peut-être plus jamais là, toutes les deux, en vacances au bord de la mer.
Alors je baisse la voix et, calmement, je raconte tout ça à la secrétaire intransigeante. Réponse cinglante de cette dernière :
"Dans la vie, Mademoiselle, il faut faire des choix!"
Je dois donc choisir entre ma mère et mon concours. Choisir entre ce que j'ai et ce que je veux. Choisir entre le présent qui file entre mes doigts et l'avenir que je désire.

Le choix que j'ai fait? Je vous le raconterai demain. Mais vous, qu'auriez-vous fait à ma place?

5 commentaires:

  1. Effarant. La nuisance des cons peut quelquefois être monumentale.

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  2. J'aurais surtout pourri cette secrétaire au téléphone, en lui souhaitant ne jamais être dans ta situation ni surtout dans celle de ta mère.
    (et après je m'en serais voulu de lui avoir dit des gros mots)

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    1. C'était tentant, mais je ne pouvais pas :-(

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  3. Pas évident du tout, aucune humanité!
    Quand je suis en vacances, je suis en vacances. En 1999, j'avais pas de GSM et actuellement, je prends un portable avec un numéro jetable, seuls mes parents et BP ont mon n°.
    Bref, c'est pour ce genre de raisons. Ne pas être capable de faire un choix (ce qui est déjà un choix)

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    1. Je n'avais pas de portable à l'époque, mais ma mère oui, et c'était quand même pratique qu'elle soit joignable vu le contexte.

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