jeudi 10 décembre 2015

Mon cerveau et moi #2

Vous vous souvenez de ce billet? Je m'étais dit que j'écrirais la suite assez vite, et puis le boulot, le chômage, le boulot, le bientôt chômage... et j'ai un peu oublié. Bon, maintenant que j'ai du temps libre, et si je reprenais?
Donc, mon cerveau... ce boulet!
Quand j'étais petite, je voulais toujours être la meilleure. Et être la meilleure signifiait avoir 20/20. 18 à la limite. Ou 16 à l'extrême limite. Mais pas 17. Ni 19. Je préférais même avoir 16 que 17. Parce que 16, c'est un chiffre pair, donc parfait. Alors que 17, c'est impair... donc imparfait. Logique (enfin pour moi).
Quand j'étais petite, je corrigeais les fautes d'orthographe de tout le monde. Ainsi que les fautes de syntaxe. Et je m'arrachais les cheveux sur les dictées car il fallait à tout prix que j'aie 20/20. Question d'honneur.
Quand j'étais petite je lisais les notices dans toutes les langues et m'amusais à comparer le nombre de mots, leur genre, leur place dans la phrase. Et ça m'amusait beaucoup. Quand je réalisais qu'on dit LE bateau et LA mer en français alors qu'on dit LA nave et IL mare en italien, je partais dans des élucubrations sans fin sur le sens des mots, leur histoire, leur représentation sociale, et je mettais un temps infini à finir mes phrases.
Quand j'étais petite je voulais toujours savoir "pourquoi". Et je questionnais sans arrêt. Et ça emmerdait tout le monde.
Quand j'étais petite je ne comprenais comment fonctionnaient les relations sociales. Je pensais naïvement qu'il suffisait de dire une chose pour qu'elle soit comprise. Je ne comprenais pas qu'il faille y mettre un enrobage d'expressions et de mimiques. Et, sans le vouloir, je pouvais me montrer blessante ou décalée dans mes propos.

Je ne suis plus une petite fille... Je suis une adulte, une mère, une soignante. Mais j'ai toujours les mêmes problèmes avec le boulet qui me sert de cerveau.
Les relations sociales restent un mystère pour moi. Je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas tout simplement dire "je n'aime pas" sans blesser les gens. Je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas se parler simplement. Je ne comprends pas qu'on ne cherche pas à comprendre. Je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas exprimer ses besoins ou ses envies sans avoir à toujours se justifier. Je ne comprends pas les gens, tout simplement. Et ça me demande beaucoup d'efforts d'essayer toujours de les comprendre. Parce que je les trouve trop compliqués.
Et je suis fatiguée.

lundi 19 octobre 2015

Monographie

Hier, en triant quelques vieux papiers qui encombraient mes étagères, je suis tombée sur les écrits produits pendant ma formation de monitrice éducatrice. C'était il y a treize ans, j'avais vingt-cinq ans, j'étais encore très naïve, et lire ma prose d'alors m'a replongée dans l'insouciance de cette époque pleine de possibles.
Aujourd'hui, à bientôt quarante ans (quoi? déjà?), je relis avec amusement cette fameuse monographie, sobrement intitulée "les petites choses", dont le sujet était la création d'un atelier de photographie en foyer de vie, auprès d'adultes souffrant de handicap mental, et je ne résiste pas au plaisir de partager la naïve conclusion écrite à l'époque.



"Conclusion


"N'importe où, il y a toujours quelque chose en préparation. Il suffit d'attendre, il faut regarder longuement pour que le rideau daigne s'ouvrir." (Robert Doisneau, Trois secondes d'éternité)

Il peut paraître étrange d'avoir tant cité Robert Doisneau dans une monographie de moniteur éducateur. Tout simplement, Doisneau n'était pas qu'un photographe. Derrière ses oeuvres se cachent toute une philosophie de la vie, une poésie et un engagement.

Comme Prévert, Cartier-Bresson et Brassaï, Robert Doisneau porte un autre regard sur les choses et les gens. Chez les personnes qu'il rencontre, il est capable de remarquer la beauté d'une oreille avant de voir la verrue sur le nez (ndlr : oui, j'ai vraiment écrit ça!). Il peut s'attarder sur la poésie d'une poignée de porte au milieu d'une rue triste et déserte.

Comme lui, j'ai essayé au cours de mon stage de m'attarder sur ces petits trésors, de faire attention à ces petits détails qui font que même dans un foyer coincé entre une autoroute et un quartier pavillonnaire désert, il y a toujours cette jolie petite chose qui met de bonne humeur. Ce peut être une fuille givrée sur la pelouse, une écorce d'arbre, une ombre de rideau le matin sur le sol, les racines tortueuses d'une plante en pot exilée au fin fond d'une cafétéria.

Comme lui, j'essaie de porter un autre regard sur les gens, de ne pas les confiner au rôle qu'on leur a assigné dans l'institution : ils sont hommes, femmes, jeunes, vieux, sensibles, exubérants ou timides avant d'être trisomiques, psychotiques ou schizophrènes.

À travers cet atelier photo, j'ai voulu faire partager aux résidents cette vision des choses, cette façon d'être qui fait que, où que l'on soit, il y a toujours quelque chose de beau à voir (sauf peut-être à Fresnes, et encore, avec une certaine lumière, peut-être que...) (ndlr : je parle de Fresnes car c'est là que j'ai grandi, et ça n'est pas un exemple flagrant de ville photogénique).

J'ai également voulu leur donner une chance de s'exprimer, de prendre des décisions et de les réaliser au moyen du support photographique (ndlr : on sent ici toute la bien-pensance de l'éduc vous ne trouvez pas?).
Enfin, en leur confiant l'appareil photo, j'ai tenté de leur donner une nouvelle place, celle de "photographes officiels du foyer" (ndlr : ici aussi!).

Cet atelier a été un espace de liberté, un espace de parole et d'échange. J'ai découvert les résidents sans leur habituelle casquette de "malades mentaux". Ce qui comptait, c'étaient les idées, la technique, la découverte, comme dans n'importe quel club photo. Je n'ai pas cherché à analyser leurs oeuvres, je ne fais pas de l'art-thérapie. je les ai considérés comme des apprentis photographe, point. L'atelier était un "club photo" et non une activité occupationnelle de plus. Cela signifiait une autre relation avec les résidents, une autre façon d'être avec eux.

Cela reste une expérience forte, enrichissante. Grâce à ce stage, j'ai découvert une autre façon de conjuguer un savoir professionnel (mon métier), un savoir-être (ma personnalité) et un savoir-faire (la photo). Je réalise que ces trois savoirs ont été intimement liés et sont nécessaires, pour ma part, à la richesse de ce métier."

Treize ans plus tard, je me demande ce qu'il en serait si je refaisais cette formation. Comment vivrais-je aujourd'hui les enseignements théoriques et les stages? Quel regard porterais-je sur les équipes éducatives et les gens dont elles s'occupent? Parfois, j'aimerais avoir plusieurs vies et pouvoir voyager de l'une à l'autre... par simple curiosité intellectuelle!

mercredi 29 juillet 2015

Et si on rêvait?

Hier soir, j'étais d'humeur rêveuse et j'essayais d'imaginer à quoi ressemblerait le lieu de vie idéal pour des personnes âgées désorientées. Dans mon idée, c'est une petite unité de vie, la moins médicalisée possible... Un peu comme à la maison en fait. Comme je n'avais pas envie de rêver toute seule, j'ai posé la question en quelques tweets, et je me suis régalée des réponses. Une petite synthèse de ces dernières, collectées via Twitter et Facebook.

Merci à Æthel Alouette, Agrume, amdsrs, Anne-Sophie Pascal, Aude_Vie, berthelage marion, Chat qui vomit, Christine Maynié, Claire, Delphine, Doc Arnica, Ewind, FloZ, Gildas Ribot, Gné?, gwenaelandre, Hécate, iClemB, JeSuisAidant, kat et ses amis aidants, Kheenoa, La bonne fée, la_farfa, Labo Marjolaine, Lara_Cockcroft, Laurent Copin, lenatrad, Lune, Marc Lesage, Natie, Ninoche, Olivier Lartigaud, SansTrema, Sonia Cheniouni, soso, pour leurs suggestions et témoignages,

à Knackie et Un Druide pour leurs réponses... décalées, 

et à aton aha pour sa vision des choses pour le moins pragmatique!

Et maintenant, rêvons un peu! 


Questions

Si vous deviez placer votre parent âgé désorienté en petite unité de vie (moins de dix résidents), comment serait la structure idéale?
Côté vie quotidienne, vous verriez ça comment? (Repas, animations, sorties...)
Sachant que l'équipe sera composée d'auxiliaires de vie, quelles seraient selon vous les formations complémentaires idéales à proposer? 


Réponses

1) L'unité de vie 

Propre ( ce qui est déjà pas mal ..), pas trop loin de chez moi, avec un médecin régulièrement sur place, et de l'encadrement.

Animée : j'irais sur place à des heures étranges voir si il y a du monde dans les couloirs. + Encadrement en personnel médical

Une grande maison en colocation avec des auxiliaires de vie et un jardin.
Si je devenais dépendante j'aimerais que ce soit dans un truc comme ça. Pas dans une famille. J'aimerais avoir le choix des auxiliaires et des autres colocs.

Avec des gens compétents et surtout que les résidents ne soient pas que des numéros, de l'argent sur pattes...

Ce qu’on a apprécié pour ma grand-mère : toujours les mêmes soignants, qui la connaissaient, et nous aussi, une chambre individuelle personnalisée avec les photos de famille, une cuisine propre à l’unité, où les résidents faisaient la cuisine avec les soignants qui mangeaient avec eux. Le petit truc qui change, mais important à mes yeux, le prénom sur la porte de la chambre, avec la photo de chacun sur la porte. Après, dans la prise en charge, j’ai apprécié de ne jamais voir quelqu’un levé de force, à la fin ma grand-mère dormait toute la matinée, on respectait ce rythme, on adaptait le fauteuil à sa capacité à se tenir droite, on y trouvait des journaux, des photos de la vie de l’unité sur les murs, etc. Et de quoi écouter de la musique dans chaque chambre (pour ceux qui ne sont pas sourds), ça apaise la musique.

Un salon qui fasse vrai salon et pas une pièce où tous les résidents sont assis en rond sur des chaises à attendre...
Un tableau à l'entrée de la chambre où la famille peut noter quand elle est passée et quand elle repassera pour que les soignants sollicitent la mémoire des résidents grâce à ces infos ("vous avez vu votre fille hier, ça s'est bien passé?" / "vous vous souvenez que votre petit-fils doit passer ce week-end?" etc.) juste dans la conversation, comme ça.
Dans la chambre de ma grand-tante (qui est dans ce genre d'unité), son fils avait collé une feuille au mur pour dire qu'il reviendrait entre telle et telle date. J'ai trouvé que ça pourrait être généralisé et approfondi comme idée.
De la musique en fond dans la salle commune. Et des revues et beaux livres avec images à feuilleter. Pour ne pas être inactifs.

En accueil familial, plus humain...

Bienveillante, familiale, gaie, colorée, participation des résidents aux tâches selon possibilités. À taille humaine.

Où les résidents puissent s'occuper du jardin. Et un chien.

Moi j'aimerais bien une petite serre où faire pousser des graines, avec des bacs rehaussés. Avec des grosses mèmères poules bien tranquilles comme les Orpington. Et des plants de verveine pour les tisanes du soir.

Humaine, bienveillante, donc déjà un bon ratio soignants/résidents. Je vois pas trop quoi dire d'autre mais j'y connais rien. Ah oui! Des animaux autant que possible! (à voir si pas de problème de résidents allergiques aussi), des ateliers chouettes (cuisine, autres...), des rencontres intergénérationnelles avec crèche et école du coin. D'ailleurs ça serait une bonne idée une structure qui prévoit des "questionnaires de satisfaction" pour savoir les souhaits des gens je vote pour! (et un petit poulailler!!!)

Comme une maison avec des espaces privatifs et partagés et un jardin. Et  des soignants nombreux et bienveillants (et des animaux si possible).

Animée (pas des activités de maternelle par pitié), colorée, accueillante (les gens en rangs d'oignons c'est pas possible) et pleine de vie.

Un lieu où on ne "drogue" pas les résidents, où la liberté, la pudeur et l'intimité sont respectées.

Une bonne gestion des ressources humaines : formation, salaire et pour mes parents, idéalement, que j'en sois le patron.
Une architecture réfléchie. Pour une personne désorientée, "la maison" représente un endroit confortable et rassurant, pas spécialement la maison qu'elle a connue.

Des matelas par terre, des couloirs en boucle, la liberté de gigotage.

Bonne question. Je crois que je ne placerais pas si j'ai la santé, l'environnement et les moyens je m'en occupe. 


Pas loin de chez moi, très encadré, personnel très formé et communicatif avec la famille. Et respectueux avec la personne âgée.

Avec du personnel en nombre suffisant pour par exemple emmener aux toilettes les résidents à la demande et pas quand c'est l'heure.Lla cuisine préparée sur place, les résidents pourraient aider.
Organiser des veillées le soir avec musique, chants, avec une conteuse d'histoires ou bien chacun raconte une anecdote personnelle.

Jardin avec une multitude de fleurs . Un beau médecin . Des infirmières souriantes. Des auxiliaires de vie rigolotes. Chambre individuelle.

Jardin avec potager et poules, bancs, tables de pique-nique et jeux pour les familles en visite. Dans le patio de la maison de retraite de ma grand-mère il y avait une cabane, un toboggan, c'était cool. Les baies vitrées du hall et de la salle à manger donnent sur ce patio fleuri et arboré. Sur le mur du fond, une fresque, dont les personnages ont le visage des résidents.

Je dirais faire attention aux horaires de repas parce que parfois ils sont très tôt (comme à l'hôpital).

Avec du personnel formé ! (Je leur parlerai de Naomi Feil, promis!)

Les CANTOU (Centre d'Animation Naturel Tiré d'Occupations Utiles) sont pas mal...

Une cuisine où les familles peuvent venir cuisiner pour événement à partager (anniversaire...) sur "réservation".

Un endroit où on ne parlerait pas comme des débiles aux résidents déjà pour commencer donc bien penser aux formations sur la communication verbale et non verbale (adaptée bien sur). Sur le savoir-être donc.

La structure idéale n'existe pas mis à part pour les " gens " friqués pour l'instant nous faisons tout notre possible pour le maintien.
Si je peux me permettre à presque 60 printemps et 15 ans d'expérience l'utopie oublie l'atterrissage sera beaucoup moins difficile. (Il faut viser les étoiles pour atteindre la lune!)

Douce, calme, douillette, pastel, digne. Pour une fin de vie comme on rêve l'arrivée d'un nouveau-né.


Ateliers partagés avec les enfants des écoles, ALSH (Accueils de Loisirs Sans Hébergement)... Mon fils est allé en unité Alzheimer avec l'école, c'était top pour tous. 

Celles dans lesquelles j'ai bossé sont bien. Claires, des chambres privatives avec objets personnels, regroupées (en rond souvent) autour des/de la pièce(s) commune(s), cuisine sur place, tables, salon, et un jardin clôturé, des animaux (aquarium, chat, lapin), des plantes, du jardinage, un potager.

Le dîner vers 19h c'est bien. Petit déjeuner entre 7h et 9h selon l'heure du lever, à la demande.

Nous on a un accueil de jour de 9h à 17h qui propose des activités relatives à la mémoire (date du jour , lecture de presse, repas thérapeutiques, jeux ou balade et gestes de la vie quotidienne). Ça se passe bien même s'il faut gérer les crises d'angoisse et les refus et s'adapter... Un peu lourd psychologiquement mais avec une bonne équipe ça se passe bien! On a une ASG (Assistant de Soins en Gérontologie), une ex-animatrice d'enfants et deux ex-aides-soignantes d'un SSIAD (Services de Soins Infirmiers À Domicile). 

Un truc genre "pension de famille" !

Pour l'avoir vécu il y a 3 mois, la structure que j'avais trouvée pour pépé était juste parfaite. À proximité de notre quartier, des locaux neufs, spacieux, propres, belle déco, clim, bon repas + vin + fromage et dessert + goûter sucré tous les jours, zoothérapie, musique, et beaucoup d'aides-soignantes et infirmières (femmes), jardin et terrasse ensoleillée. Cette structure était juste parfaite. Pépé se croyait dans un palace. Le top du top serait qu'il y ait plus de personnel pour par exemple regarder un DVD avec la personne dans sa chambre, ou regarder leur collection (timbres, pièces....) ou leurs photos.
J'ai adoré voir les mémés se faire chouchouter en salle de vie - les aides-soignantes leur mettaient du vernis à ongles - elles étaient ravies.

Pour ma part c'est ce que je souhaiterais si un jour je devais placer maman. Mais ce que je regarderais aussi c'est les professionnels autour, car on peut avoir un bon environnement mais avec des professionnels juste professionnels. Si ils sont comme Babeth aucun souci j'y vais les yeux fermés (merci merci merci!!!). C'est un métier difficile je le conçois, mais je pense que c'est avant tout un métier que l'on doit choisir avec le coeur et non pour avoir un métier. Je rajouterais que les professionnels ne soient pas habillés en tenue réglementaire, en civil pourquoi pas, ou une tenue qui passe mieux.

En ce cas s'ils ne sont que huit avec du personnel suffisant les faire participer pour faire les repas, les faire participer à la vie de la maison, décoration pour les fêtes, décoration extérieure, fleurs, etc. Emmener quelques petites choses de leur vie d'avant pour pas qu'ils soient complètement perdus, un coin jardin comme l'accueil de jour veut faire où est maman, mais en hauteur pour pas qu'ils se baissent. Des repas de temps en temps avec la famille. Et puis pourquoi pas une pièce cinéma, des dimanches musette, des poules, un chien ou un chat (difficile si il y a des allergies) dans la maison, des ateliers fabrication, peinture, musique, continuer à les faire vivre et voir qu'ils ont encore des choses à donner. 

Quel beau projet que celui de Babeth, qu'il aboutisse! (merci!)

La vie familiale, je pense que c'est une belle idée ! Un endroit à taille humaine où la priorité est le bien-être des personnes. On les sait en sécurité, dans un environnement serein, où ils n'ont pas le sentiment d'être abandonnés, où l'on vit... Les personnes âgées ont besoin qu'on répondent à leur besoin fondamentaux, les besoins physiologiques, manger convenablement, pas ces trucs infectes provenant de cuisines centrales, des soins de toilette pendant lesquels on ne traite pas la personne comme un bout de viande en discutant le bout de gras avec la copine, ignorant l'être humain que l'on manipule. Une chambre qui ne soit pas impersonnelle, mais décorée des souvenirs qui tiennent à coeur de la personne personne. Qu'on parle avec naturel aux personnes, pas en les prenant pour des demeurés ou des être inférieurs.... Que les personnes sentent qu'elles appartiennent à une sorte de famille ou de communauté. Qu'elle puisse se sentir accueillies avec coeur et pas juste pour les revenus que ça procure. Et si c'est possible, essayer de les faire participer à la vie de la maison, aider à l'élaboration des repas, jardiner, dessiner ou lire, discuter... Qu'elles ne soient pas juste déposées devant la télé. Les anciens ont tant à nous transmettre...

Ça me rappelle que dans la maison de retraite de pépé, tous les jeudis midi (par temps de soleil) il y avait barbecue dans le jardin, et un après-midi par semaine crêpe-party. C'est juste génial. Il y avait aussi des jardinières sur pied afin que les résidents puissent planter des légumes.
Encore une chose géniale, quand pépé était d'accord il participait (tous les matins après la toilette) à la lecture du journal et cela était suivi de débat sur un thème marquant. Ça leur permet encore de s'intéresser à l'actualité et surtout de donner leur avis.  

Avec une médiathèque d'audiobooks (nouvelles, poèmes...).


2) Les formations indispensables

Les formations en communication type relation d'aide, CNV (Communication Non Violente), etc. Assez utile à mon avis!

Formation en Humanitude, celle de Gineste-Marescotti, c'est la seule que je connais.

Formation en soins palliatifs / accompagnement fin de vie / accompagnement type Alzheimer / Parkison. 

Simplement une formation sur le bien vivre ensemble.

Musicothérapie par exemple? 

Une formation gériatrie me semble essentielle mais surtout gestion d'agressivité et de conflit, et bien sur Alzheimer et pathologies associées ne pas oublier que la maladie Alzheimer est difficile à déceler au début.


Et voilà, maintenant... Yapuka! 

Edit : La bonne fée vient de laisser des commentaires que j'aime tellement que je les recopie directement dans le billet : 

J'aime beaucoup ce billet ! De nombreuses bonnes idées, les participants feraient d'excellents ministres de la santé ^_^"

Je reviens sur quelques points :

1) Les matelas au sol, c'est un excellent moyen d'éviter les chutes SANS recourir à des moyens de contention (sangles etc), ce qui est hélas trop souvent le cas dans les unités pour personnes âgées désorientées. J'avais déjà vu ça dans un documentaire, c'est le moyen qu'utilisait justement un service hospitalier pour gérer les patients plus "humainement".

Il faut évidemment l'accord du patient (qui a entièrement le droit de préférer un lit, rappelons-le), et que son état de santé le permette (par exemple s'il doit se lever très souvent pour aller aux toilettes la nuit, c'est plus simple de se lever depuis un lit que depuis le sol).

Outre ces réserves disons "normales" et justifiées, l'obstacle majeur à une plus large utilisation de la méthode, pourtant simple, du matelas par terre est : le refus des soignants.. qui ne veulent pas être obligés de se baisser pour accéder au patient ou l'aider à se lever. Là en revanche, ça m'énerve..

2) "que les professionnels ne soient pas habillés en tenue réglementaire"
C'est un peu la fausse bonne idée ^^" Disons qu'il y a des avantages et inconvénients.

L'avantage, c'est de "démédicaliser" la structure, de rendre le contact et la vie quotidienne plus "naturels", plus familiers, comme à l'extérieur - où peu de personnes il est vrai se promènent en blouse blanche ou en uniforme ^^"

L'inconvénient, et il pèse tout de même son poids.., c'est que ça rend plus difficile l'IDENTIFICATION du personnel par les résidents ; n'oublions pas que nous parlons ici d'une structure de vie pour personnes âgées désorientées, et que plus que d'autres elles ont besoin de savoir à qui adresser leurs demandes, voire angoisses.  



3) Animaux et allergies

Les allergies sont souvent citées pour refuser la présence d'animaux sur les lieux de vie. Le plus simple est alors d'opter pour des animaux qui "s'observent", avec lesquels les résidents ne seront pas ou peu en contact direct : poissons, poules..
Certains établissements ont des cages à oiseaux ou des volières ; je ne les recommande pas, car pour en avoir discuté avec plusieurs personnes âgées, une fois passés les premiers jours "oh le joli zozio !" beaucoup trouvent finalement déprimant le spectacle d'un animal en cage. Je suppose que lorsqu'on est en fin de vie, "enfermé" loin des siens - fusse dans une "cage dorée" ;) - les oiseaux en cage font écho à ce vécu difficile.

Alors bon.. les animaux "qui s'observent" c'est déjà bien, mais on perd tout de même tous les bénéfices - et ils sont nombreux - du contact direct, des interactions.. et donc, un chien ou un chat en plus c'est très bien aussi :D
(soyez gentil de veiller à ce que le chien ne bouffe pas les poules, ni le chat les poissons - d'avance merci ^^")

Et les allergies alors ?
D'une part, elles ne sont pas si répandues que ça non plus. Sur une structure accueillant une dizaine de résidents, peu probable que tous, ou même les 3/4, ou même la moitié, soient allergiques. Il reste donc peu de résidents que ce problème concerne, c'est donc environ gérable pour les équipes soignantes.

D'autre part, le choc anaphylactique est rare (mais à ne pas oublier non plus) ; les allergies ont tout de même assez souvent un expression "bénigne" : nez qui coule, yeux qui pleurent, démangeaisons.. Ces manifestations allergiques peuvent être traitées avec des corticoïdes, ou des antihistaminiques.

À noter : de nombreuses personnes âgées expriment le souhait de pouvoir emmener avec elles leur propre animal domestique. C'est refusé quasi-systématiquement. Mais surtout ces refus sont trop "automatiques" ; s'il est vrai que TOUS les animaux domestiques ne peuvent cohabiter paisiblement avec des congénères, voire avec d'autres espèces, ou même s'acclimater à ce nouveau lieu de vie, beaucoup d'animaux le peuvent aussi.

Puisqu'il est permis de rêver - c'est après tout le sujet de ton billet ;) - dans ma structure de vie idéale pour personnes âgées - a fortiori désorientées - je minimiserais autant que faire se peut les pertes de repères et liens affectifs que représente l'animal domestique, et à défaut de toujours réussir AU MOINS J'ESSAIERAIS d'accueillir ces personnes avec leur animal. Voire leurs animaux ^^" ("Oui ici on a 10 résidents, 3 chevaux, 52 perroquets, 32 lapins nains, un couple de girafes.." XD)

ET NON C'EST PAS IMPOSSIBLE, j'ai connu un camping qui acceptait "les animaux" - en général - de sorte que dans les allées on trouvait des chiens, des chats, des cages à lapin, à oiseaux, des hamsters.. ^^" et ça se passait bien. Une sorte d'intelligence et responsabilité collectives de la part des différents propriétaires d'animaux faisait que tout ce petit monde n'a pas donné lieu à un chaos sans nom mais à une expérience amusante, et réussie.

4) "lecture du journal et cela était suivi de débat sur un thème marquant. Ça leur permet encore de s'intéresser à l'actualité et surtout de donner leur avis"
Très bonne idée ! C'est ce qui existait déjà naturellement dans nos villages (et a quasiment disparu, malheureusement), ces "lectures collectives" au café ou au lavoir..

D'ailleurs la pratique n'a pas totalement disparu, il m'est arrivé d'y assister au beau milieu.. d'une cité HLM. Et ça restera dans ma mémoire une expérience unique, pleine de surprise et de tendresse. Notamment parce qu'elle mettait en scène des personnes d'ordinaire assimilées à "de la racaille".
Un après-midi d'été, j'ai vu une petite assemblée de vieux assis sur des bancs publics, au pied de leur immeuble dans une cité. Auprès d'eux, des jeunes, dont l'un - un dealer du quartier - était debout et semblait parler à voix haute. Un peu interloquée, je demande à un des jeunes ce qui se passe : "Ben les vieux ils y voient plus bien alors on leur lit le journal" ^^"

Alors ouiiiiiiiii "oh la la les dealers c'est pas bien", je ne suis pas en train de plaider pour le remplacement des auxiliaires de vie par des dealers de cité, évidemment. C'est juste l'incongruité de la situation qui était merveilleuse. Le décalage entre les horreurs qu'on peut lire dans les journaux ou voir à la télévision dans les reportages à sensation, ou même vivre soi-même - certains quartiers sont invivables.., et ce moment de simple convivialité, d'humanité, d'égards de ces jeunes pour "les anciens". Une petite bulle de bonheur qui éclatait, là où on s'y attendait le moins. J'aime ces bulles :)


mercredi 15 juillet 2015

Aujourd'hui...

Aujourd'hui, j'étais officiellement en vacances, mais j'ai remplacé une collègue malade.
Et je ne regrette pas ma journée, parce que...

Aujourd'hui, après l'atelier d'art floral, j'ai mis des fleurs dans mes cheveux,  j'ai trouvé ça joli, et puis ça faisait sourire les résidents, alors je les ai gardées toute la journée.

Aujourd'hui, j'ai massé les mains d'une personne très âgée et très crispée, et elle s'est détendue, puis endormie.

Aujourd'hui, j'ai partagé un café avec un monsieur qui venait de perdre sa femme dans des conditions assez difficiles, et il est reparti avec une belle photo d'elle riant aux éclats.

Aujourd'hui, j'ai dégusté un gâteau maison absolument fabuleux.

Aujourd'hui, j'ai fait une partie de pétanque au soleil.

Aujourd'hui, j'ai croisé une dame qui en a assez qu'on l'appelle Madame et qu'on lui demande comment elle va. Alors je lui ai dit "Bonjour Suzanne, je ne vous demande pas comment ça va!", elle a souri, moi aussi, c'est notre petit jeu à toutes deux.

Aujourd'hui, un charmant monsieur de quatre-vingt-dix ans m'a demandé ma main, mais elle était déjà prise.

Aujourd'hui, j'ai vu des sourires et des larmes, touché des mains et reçu des émotions.

Aujourd'hui était une belle journée.

samedi 6 juin 2015

Le long du chemin

Aujourd'hui, au hasard de Twitter, je suis tombée sur ça.
Forcément, je me suis indignée. Forcément, j'ai pensé que ce type était un con. Et forcément, je suis allée lire les réactions sur les réseaux sociaux. Oui, je suis accro au net et j'assume. Tantôt encensé, tantôt lynché, ce carabin a le mérite de ne pas laisser ses lecteurs indifférents. Mais je digresse.
Pourquoi ce billet? Parce qu'après avoir hurlé avec les loups, je me suis arrêtée cinq minutes pour réfléchir. Qu'est-ce qui me choque au fond (outre le fait que la mère au chômage s'appelle Babeth)? Les clichés? Le mépris? L'absence manifeste d'empathie? Tout ça ensemble?
J'étais comment, moi, il y a quelques années?
Retour en arrière.
J'ai été une monitrice-éducatrice et je ne comprenais pas que des parents laissent croupir toute l'année leur gosse handicapé dans un IME sans même venir le chercher le week-end.
J'ai été une aide à domicile (même pas une vraie auxiliaire de vie puisque non diplômée) et je méprisais profondément Madame LangueDeVipère et Monsieur Bitàlair.
J'ai été une élève aide-soignante et j'ai été indignée par certains placements en EHPAD que j'estimais abusifs.
Maintenant je suis aide-soignante. Et je revois certaines de mes valeurs.
À l'école, on nous a parlé du patient au coeur du dispositif de soins. Évidemment, nous étions tous d'accord avec ce principe, comment aurait-il pu en être autrement? Nous sommes là pour le patient, pour lui et pour personne d'autre, c'est la base de notre métier de soignants.
Oui, mais...
Oui, mais depuis, j'ai rencontré les vrais patients, ceux de la vraie vie, pas ceux des livres... Et j'ai rencontré leurs familles. Ceux que l'on appelle les aidants. Les aidants qui, eux, ne sont pas "au coeur du dispositif de soins". Les aidants qui ont des choses à dire, et qu'on n'écoute pas toujours. Et c'est bien dommage. Parce que si on prenait le temps de le faire, on apprendrait plein de choses que le patient "au coeur du dispositif de soins" ne nous raconte pas.
Les aidants pourraient nous expliquer que non, on ne peut pas récupérer son gamin handicapé tous les week-end, à cause d'une sombre histoire de budget d'hébergement et d'une triste réalité d'éloignement géographique.
Les aidants pourraient nous expliquer que Madame LangueDeVipère n'a pas toujours été une langue de pute et que Monsieur Bitàlair n'a pas toujours été un vieux pervers. Parce que parfois la vie est une sale pute qui ne nous montre que la laideur des choses qui ont peut-être été belles il y a longtemps.
Les aidants pourraient nous expliquer que le placement en EHPAD est rarement une punition, et souvent un déchirement. Qu'à domicile, malgré toutes les aides possibles, ça n'est plus vivable, et qu'il faut séparer les couples qui se sont aimés pour qu'ils puissent survivre.
Les patients m'ont beaucoup appris, mais les aidants m'ont appris bien plus encore.
Ils m'ont appris à écouter. Ils m'ont appris à m'éloigner un peu du patient pour pouvoir regarder ce qu'il y avait autour. Ils m'ont appris à revoir certaines de mes opinions. Ils m'ont appris que pour être bientraitante il fallait laisser ses valeurs chez soi et accepter de découvrir celles des autres.
Ils m'ont appris tout ça, et ils m'apprennent encore. Et je les en remercie.

J'ai de la chance. Parce que je rencontre de belles personnes, qui m'aident à devenir une soignante. Et aujourd'hui, en découvrant cette BD qui me fait bondir, je mesure d'autant plus ma chance. Parce que cette image, elle m'aurait sans doute fait sourire il y a quelques années (j'avoue, je me suis moquée de la même façon de certains bénéficiaires, et de certains aidants). Et en la regardant maintenant, je me rends compte du chemin parcouru. J'ai vraiment beaucoup de chance. Et j'ai hâte de découvrir la suite du chemin.

dimanche 22 mars 2015

Stagiaires

Tu as 17 ans et tu prépares un bac professionnel.
Tu as 22 ans et tu es en Institut de Formation des Aides-Soignants.
Tu as 43 ans et tu es en pleine reconversion professionnelle.

Tu es en stage avec nous pour découvrir, apprendre, te former. Moi, je fais partie d'une équipe. Une équipe avec plein de noms et plein de fonctions. Des aides-soignants (beaucoup), des aides médico-psychologiques, des infirmiers, des agents, des kinésithérapeutes, des animateurs, des assistants de soins en gérontologie, des ergothérapeutes, des cuisiniers, des secrétaires, des cadres de santé, des psychologues... Ça fait beaucoup de monde dans un si petit univers. Je ne te demande pas de retenir les noms et fonctions de tout le monde, moi-même je ne suis pas certaine de savoir qui est qui et qui fait quoi. Mais n'hésite pas à me demander mon prénom si tu l'as oublié, de même que je te redemanderai sans doute le tien. Soyons indulgents l'un envers l'autre, d'accord?

Tu es timide.
Tu poses plein de questions.
Tu es trop familier avec les résidents.

Je suis là pour t'encadrer. La formation des stagiaires, ça fait partie de mon travail.
Si tu es timide, je suis là pour te donner confiance en toi, pour que tu te sentes capable de faire et de dire des choses.
Si tu poses des questions, je suis là pour y répondre. Parfois, j'ai la réponse, je te la donne. Parfois, tu me poses une colle, je ne sais pas, mais on peut chercher ensemble. Ainsi, tu obtiens une réponse, et moi aussi.
Si tu n'adoptes pas la bonne distance avec les résidents ou les patients, je suis là pour te parler d'empathie et de juste distance. Parce que c'est important, pour toi, pour moi, pour les patients.
J'essaierai de ne pas faire de remarques devant tout le monde, je prendrai cinq minutes pour te parler autour d'un café, et je le ferai avec bienveillance. Parce que c'est normal de ne pas tout savoir, de ne pas tout réussir. Tu es stagiaire, il faut que je le garde à l'esprit.

Tu ne sais pas faire un soin.
Tu n'as pas compris quelle était la spécificité du public accueilli.
Tu n'as pas rempli tes objectifs de stage.

T'ai-je bien expliqué les choses? Ai-je été assez présente à tes côtés? T'ai-je suffisamment observé pendant tes soins? T'ai-je donné tous les documents nécessaires à ton apprentissage? Ai-je pris le temps de répondre à tes questions? T'ai-je consacré assez de temps?
Ce que tu n'as pas appris, ai-je su te l'enseigner? Ce que tu n'as pas compris, ai-je su te l'expliquer? Ce que tu n'as pas réussi, n'est-ce pas aussi un peu à cause de moi?

Tu as vu des choses qui t'ont choqué.

Et si on en parlait? Et si tu me donnais ton point de vue? Peut-être n'as-tu pas compris la finalité de certains actes? Peut-être as-tu trouvé que certains de mes propos étaient déplacés? Peut-être que je ne m'en rends pas compte, enfermée dans ma routine de soignante? Dans ce cas, ton avis me sera précieux, car il m'aidera à faire face à mes pratiques professionnelles, et à m'améliorer.

Soyons bienveillants l'un envers l'autre. Je t'aide, tu m'aides. Je t'apprends, tu m'apprends.Tu progresses, je progresse.

Demain, peut-être qu'on travaillera ensemble. On sera heureux de se retrouver, car on aura appris l'un de l'autre, et l'un avec l'autre. Demain, ce sera à ton tour de former des stagiaires. Qui en formeront d'autres. Si je suis bienveillante, si tu l'es aussi, s'ils le sont aussi... alors je crois que ce sera une bonne chose pour tous. Pour toi, pour moi... et pour nos patients!



PS : il y avait eu un chouette débat sur le #mededfr à propos du tutorat, c'est à lire ici.




mercredi 18 mars 2015

Aujourd'hui...

Un très beau texte de Marc, aide-soignant, qui devrait vraiment ouvrir un blog! (Marc, si tu m'entends...)


Aujourd'hui a commencé comme la plupart des autres jours.

J'ai passé les portes automatiques de l'établissement. J'ai traversé la grande salle de séjour avant de traverser le long corridor qui me mène à mon vestiaire.
Aujourd'hui, comme tous les jours, je me suis changé, j'ai enfilé l'ensemble blanc caractéristique du personnel soignant et je suis monté au premier étage.
Aujourd'hui, comme tous les jours, j'ai prodigué des soins d'hygiène et de confort à des personnes en état de dépendance, en tentant de leur communiquer sourire et bonne humeur.
Mais aujourd'hui n'a pas été un jour habituel. Aujourd'hui, j'ai effectué un soin que je n'avais encore jamais fait. Aujourd'hui, j'ai effectué un soin pour lequel je n'ai jamais été formé. J'ai effectué un soin pour lequel je n'ai jamais été préparé.

Aujourd'hui j'ai effectué mon premier soin post-mortem.

La nouvelle tombe. Madame L****** est décédée. Bien sûr, ce n'est pas la première fois qu'il y a un décès dans cet EHPAD depuis que j'y travaille. Mais j'ai toujours eu la "chance" d'être absent lorsque cela se produisait. Le soin palliatif, je connais. J'en ai même l'habitude. Accompagner quelqu'un en fin de vie, je connais, j'en ai là encore l'habitude. Accompagner quelqu'un dans la mort... Une première.
J'entre dans la chambre, accompagné de l'infirmier. Madame L****** est encore dans la position qu'elle avait prise en dormant. Penchée sur le côté gauche. Légèrement tournée vers la fenêtre. Comme la plupart des autres jours. Ses yeux étaient clos.
Hier soir elle s'était endormie. Comme la plupart des autres jours. Aujourd'hui, elle ne s'est pas réveillée.

Je l'ai d'abord réinstallée. Je me penche sur elle et je glisse délicatement mon bras sous ses épaules. Madame L****** est encore chaude. Je la remets droite, puis avec l'infirmier nous lui installons une minerve afin de maintenir sa mâchoire fermée. Une autre infirmière entre, et me suggère de lui passer le relais.
Alors je sors, puis je retourne à mes soins. En tentant de communiquer sourire et bonne humeur.

Un peu plus tard, ma collègue aide-soignante me demande de l'aider à faire la toilette mortuaire de Madame L******. Une première pour elle aussi.
Je suis avec une pensionnaire, une petite dame toute frêle que j'aidais à la toilette. Je suggère à ma collègue de prendre le temps de boire un café avant de commencer, et que j'arrive dans une dizaine de minutes.
Les dix minutes s'écoulent... Et je rejoins ma collègue.

Nous entrons tous les deux. Madame L****** semble sereine. Apaisée. Nous nous postons de part et d'autre du lit médicalisé. Je le monte à notre hauteur, je prépare ce dont j'ai besoin, puis nous la regardons un instant.
Son matelas à air donne l'illusion qu'elle respire. Son corps inerte animé par les mouvements du matelas qui se gonfle et se dégonfle à intervalles réguliers. Elle semble dormir...

Madame L****** était une petite dame grabataire. Les yeux dans le vide, qui réagissait à peu de stimuli. Les seules fois où je réussissais à capter son attention était en chantant doucement lors des soins. Nos regard se croisaient, je lui lançais un sourire qu'elle me renvoyait brièvement. Elle aimait la musique.
Ma collègue et moi lui parlons. Comme un accompagnement classique. Une façon à nous de lui dire au revoir. Nous l'avons changée, nettoyée, installée comme il se doit. Enfin je décide de lui faire un capiluve, un shampooing. Pour elle. Pour sa famille, qui va sûrement arriver d'une minute à l'autre.
Puis, nous constatons qu'une larme a roulé sur sa joue froide. Ce qui la rend plus vivante que jamais. Je sens l'émotion me submerger, mais je reste neutre. Pour elle. Pour ma collègue. Pour moi.
Nous lui parlons encore. Nous lui disons que le soin est terminé, que nous allons maintenant la laisser tranquille.
Nous débarrassons notre plan de soin, et nous sortons.

Maintenant, l'émotion me submerge. De plein fouet. Une fois passé le pas de la porte, j'ai l'impression de laisser ma neutralité derrière moi. Avec elle. Je réalise alors.

Aujourd'hui, j'ai effectué mon premier soin post-mortem.

Et j'enchaîne. J'enchaîne sur la journée. J'enchaîne les soins. J'enchaîne un à un les pensionnaires de l'EHPAD, en tentant de communiquer sourire et bonne humeur.

J'enchaînerai les jours, probablement en pensant à elle dans les moments plats. J'enchaînerai les nuits, probablement longues, voire blanches, en me souvenant de cette petite dame touchante en dépit de son état de grande dépendance. J'enchaînerai les soins, en tentant de communiquer sourire et bonne humeur.

Aujourd'hui, comme tous les jours, je quitte mon service. Je descends les escaliers du premier étage, je pousse la porte menant au vestiaire et me dévêts de mon ensemble blanc. J'en ressors, vêtu de ma tenue civile, je traverse le long corridor menant au grand séjour avant de passer les portes automatiques. Comme tous les jours, je me dirige vers ma voiture et m'installe derrière le volant. Comme tous les jours, je parcours le long trajet jusque chez moi.
Mais aujourd'hui, je n'ai pas su quitter mon côté soignant en rentrant chez moi.

Aujourd'hui, j'ai effectué mon premier soin post-mortem. Et une première fois ne s'oublie pas.


À lire sur le même sujet : un texte de Charlie, ici : http://charlieisdark.blogspot.fr/2015/02/faire-face-au-pire.html

mardi 24 février 2015

Mon cerveau et moi #1

Que voyez-vous à droite?
Un masque.
À quoi pensez-vous en le regardant?
À Venise sans doute. Et à son célèbre carnaval. Peut-être pensez-vous que ça pourrait être une belle destination de voyage (je confirme, ça l'est). Peut-être même avez-vous une fugace pensée pour les masques que vous faisiez, enfant, pour le carnaval de l'école? Peut-être.
Moi, je vois un maque. Et tout de suite après, sans que je sache pourquoi, je pense à un autre masque, nettement plus terrifiant : celui que porte Hannibal Lecter dans "Le silence des agneaux".
Ouais, c'est déjà moins romantique, je sais.
Et tout de suite après je pense au film "Hannibal Lecter : les origines du mal", et à ce choix que doivent faire les soldats : qui du frère ou de la soeur vont-ils manger?
Et tout de suite après je pense à un film, "Le choix de Sophie", dans lequel une jeune femme doit décider lequel de ses enfants sacrifier. Et tout en écrivant ces lignes je vérifie le titre et me rends compte qu'il est tiré du roman éponyme de William Styron, livre que je n'ai pas lu et que j'ai maintenant très envie de lire, là tout de suite maintenant.
Et tout en me disant qu'il faut absolument que je lise ce livre je pense à mes enfants et je me demande lequel des deux je choisirais si je ne devais en garder qu'un. Et cette question me serre les tripes et me met profondément mal à l'aise. Et tout en me posant cette atroce question je me dis qu'il n'est pas de pire cruauté que de devoir faire ce choix. Et tout en me faisant cette réflexion je pense à toutes ces personnes âgées qui ont connu la guerre et qui sont notre mémoire, mais plus pour longtemps. Et tout en pensant à elles je me souviens de ma grand-mère qui n'est plus là pour en parler. Et forcément, je pense à mon père. Et à sa veuve. Et juste après, je pense à ma mère, et je me demande s'il est possible de comparer les chagrins éprouvés pour chaque deuil.
Tout ça, dans ma tête, ça se passe en moins d'une minute. Ma pensée saute d'un mot à l'autre, rebondit sur une image et atterrit dans une flaque de sensations. C'est tout le temps comme ça. Tout le temps. Et c'est fatigant. Parce qu'au départ, souvenez-vous, il y avait juste une image. Une simple image. Un masque, rien de plus.
Une minute après, mon cerveau bout, les émotions sont catapultées dans tous les sens et je suis au bord de l'apoplexie car je n'arrive plus à faire le tri.
Et bien dans ma tête, c'est comme ça tous les jours. C'est le bordel intégral et je fais avec. Pas le choix.
Bon, je vous laisse, faut que j'aille acheter le roman de Styron... et retrouver une photo de ma grand-mère... et aller m'attendrir en regardant mon fils qui dort paisiblement... et imprimer des modèles de masques à colorier pour les enfants... et...

PS : la prochaine fois je vous parlerai des mots qui s'écrivent dans ma tête... et je vous expliquerai pourquoi 16 c'est mieux que 17.