mercredi 18 mars 2015

Aujourd'hui...

Un très beau texte de Marc, aide-soignant, qui devrait vraiment ouvrir un blog! (Marc, si tu m'entends...)


Aujourd'hui a commencé comme la plupart des autres jours.

J'ai passé les portes automatiques de l'établissement. J'ai traversé la grande salle de séjour avant de traverser le long corridor qui me mène à mon vestiaire.
Aujourd'hui, comme tous les jours, je me suis changé, j'ai enfilé l'ensemble blanc caractéristique du personnel soignant et je suis monté au premier étage.
Aujourd'hui, comme tous les jours, j'ai prodigué des soins d'hygiène et de confort à des personnes en état de dépendance, en tentant de leur communiquer sourire et bonne humeur.
Mais aujourd'hui n'a pas été un jour habituel. Aujourd'hui, j'ai effectué un soin que je n'avais encore jamais fait. Aujourd'hui, j'ai effectué un soin pour lequel je n'ai jamais été formé. J'ai effectué un soin pour lequel je n'ai jamais été préparé.

Aujourd'hui j'ai effectué mon premier soin post-mortem.

La nouvelle tombe. Madame L****** est décédée. Bien sûr, ce n'est pas la première fois qu'il y a un décès dans cet EHPAD depuis que j'y travaille. Mais j'ai toujours eu la "chance" d'être absent lorsque cela se produisait. Le soin palliatif, je connais. J'en ai même l'habitude. Accompagner quelqu'un en fin de vie, je connais, j'en ai là encore l'habitude. Accompagner quelqu'un dans la mort... Une première.
J'entre dans la chambre, accompagné de l'infirmier. Madame L****** est encore dans la position qu'elle avait prise en dormant. Penchée sur le côté gauche. Légèrement tournée vers la fenêtre. Comme la plupart des autres jours. Ses yeux étaient clos.
Hier soir elle s'était endormie. Comme la plupart des autres jours. Aujourd'hui, elle ne s'est pas réveillée.

Je l'ai d'abord réinstallée. Je me penche sur elle et je glisse délicatement mon bras sous ses épaules. Madame L****** est encore chaude. Je la remets droite, puis avec l'infirmier nous lui installons une minerve afin de maintenir sa mâchoire fermée. Une autre infirmière entre, et me suggère de lui passer le relais.
Alors je sors, puis je retourne à mes soins. En tentant de communiquer sourire et bonne humeur.

Un peu plus tard, ma collègue aide-soignante me demande de l'aider à faire la toilette mortuaire de Madame L******. Une première pour elle aussi.
Je suis avec une pensionnaire, une petite dame toute frêle que j'aidais à la toilette. Je suggère à ma collègue de prendre le temps de boire un café avant de commencer, et que j'arrive dans une dizaine de minutes.
Les dix minutes s'écoulent... Et je rejoins ma collègue.

Nous entrons tous les deux. Madame L****** semble sereine. Apaisée. Nous nous postons de part et d'autre du lit médicalisé. Je le monte à notre hauteur, je prépare ce dont j'ai besoin, puis nous la regardons un instant.
Son matelas à air donne l'illusion qu'elle respire. Son corps inerte animé par les mouvements du matelas qui se gonfle et se dégonfle à intervalles réguliers. Elle semble dormir...

Madame L****** était une petite dame grabataire. Les yeux dans le vide, qui réagissait à peu de stimuli. Les seules fois où je réussissais à capter son attention était en chantant doucement lors des soins. Nos regard se croisaient, je lui lançais un sourire qu'elle me renvoyait brièvement. Elle aimait la musique.
Ma collègue et moi lui parlons. Comme un accompagnement classique. Une façon à nous de lui dire au revoir. Nous l'avons changée, nettoyée, installée comme il se doit. Enfin je décide de lui faire un capiluve, un shampooing. Pour elle. Pour sa famille, qui va sûrement arriver d'une minute à l'autre.
Puis, nous constatons qu'une larme a roulé sur sa joue froide. Ce qui la rend plus vivante que jamais. Je sens l'émotion me submerger, mais je reste neutre. Pour elle. Pour ma collègue. Pour moi.
Nous lui parlons encore. Nous lui disons que le soin est terminé, que nous allons maintenant la laisser tranquille.
Nous débarrassons notre plan de soin, et nous sortons.

Maintenant, l'émotion me submerge. De plein fouet. Une fois passé le pas de la porte, j'ai l'impression de laisser ma neutralité derrière moi. Avec elle. Je réalise alors.

Aujourd'hui, j'ai effectué mon premier soin post-mortem.

Et j'enchaîne. J'enchaîne sur la journée. J'enchaîne les soins. J'enchaîne un à un les pensionnaires de l'EHPAD, en tentant de communiquer sourire et bonne humeur.

J'enchaînerai les jours, probablement en pensant à elle dans les moments plats. J'enchaînerai les nuits, probablement longues, voire blanches, en me souvenant de cette petite dame touchante en dépit de son état de grande dépendance. J'enchaînerai les soins, en tentant de communiquer sourire et bonne humeur.

Aujourd'hui, comme tous les jours, je quitte mon service. Je descends les escaliers du premier étage, je pousse la porte menant au vestiaire et me dévêts de mon ensemble blanc. J'en ressors, vêtu de ma tenue civile, je traverse le long corridor menant au grand séjour avant de passer les portes automatiques. Comme tous les jours, je me dirige vers ma voiture et m'installe derrière le volant. Comme tous les jours, je parcours le long trajet jusque chez moi.
Mais aujourd'hui, je n'ai pas su quitter mon côté soignant en rentrant chez moi.

Aujourd'hui, j'ai effectué mon premier soin post-mortem. Et une première fois ne s'oublie pas.


À lire sur le même sujet : un texte de Charlie, ici : http://charlieisdark.blogspot.fr/2015/02/faire-face-au-pire.html

1 commentaire:

  1. J'imagine que les premiers soins post-mortem sont une étape. Votre témoignage est touchant et me rassure. J'espère qu'il rassurera aussi les familles qui ont subi une perte.

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