lundi 19 octobre 2015

Monographie

Hier, en triant quelques vieux papiers qui encombraient mes étagères, je suis tombée sur les écrits produits pendant ma formation de monitrice éducatrice. C'était il y a treize ans, j'avais vingt-cinq ans, j'étais encore très naïve, et lire ma prose d'alors m'a replongée dans l'insouciance de cette époque pleine de possibles.
Aujourd'hui, à bientôt quarante ans (quoi? déjà?), je relis avec amusement cette fameuse monographie, sobrement intitulée "les petites choses", dont le sujet était la création d'un atelier de photographie en foyer de vie, auprès d'adultes souffrant de handicap mental, et je ne résiste pas au plaisir de partager la naïve conclusion écrite à l'époque.



"Conclusion


"N'importe où, il y a toujours quelque chose en préparation. Il suffit d'attendre, il faut regarder longuement pour que le rideau daigne s'ouvrir." (Robert Doisneau, Trois secondes d'éternité)

Il peut paraître étrange d'avoir tant cité Robert Doisneau dans une monographie de moniteur éducateur. Tout simplement, Doisneau n'était pas qu'un photographe. Derrière ses oeuvres se cachent toute une philosophie de la vie, une poésie et un engagement.

Comme Prévert, Cartier-Bresson et Brassaï, Robert Doisneau porte un autre regard sur les choses et les gens. Chez les personnes qu'il rencontre, il est capable de remarquer la beauté d'une oreille avant de voir la verrue sur le nez (ndlr : oui, j'ai vraiment écrit ça!). Il peut s'attarder sur la poésie d'une poignée de porte au milieu d'une rue triste et déserte.

Comme lui, j'ai essayé au cours de mon stage de m'attarder sur ces petits trésors, de faire attention à ces petits détails qui font que même dans un foyer coincé entre une autoroute et un quartier pavillonnaire désert, il y a toujours cette jolie petite chose qui met de bonne humeur. Ce peut être une fuille givrée sur la pelouse, une écorce d'arbre, une ombre de rideau le matin sur le sol, les racines tortueuses d'une plante en pot exilée au fin fond d'une cafétéria.

Comme lui, j'essaie de porter un autre regard sur les gens, de ne pas les confiner au rôle qu'on leur a assigné dans l'institution : ils sont hommes, femmes, jeunes, vieux, sensibles, exubérants ou timides avant d'être trisomiques, psychotiques ou schizophrènes.

À travers cet atelier photo, j'ai voulu faire partager aux résidents cette vision des choses, cette façon d'être qui fait que, où que l'on soit, il y a toujours quelque chose de beau à voir (sauf peut-être à Fresnes, et encore, avec une certaine lumière, peut-être que...) (ndlr : je parle de Fresnes car c'est là que j'ai grandi, et ça n'est pas un exemple flagrant de ville photogénique).

J'ai également voulu leur donner une chance de s'exprimer, de prendre des décisions et de les réaliser au moyen du support photographique (ndlr : on sent ici toute la bien-pensance de l'éduc vous ne trouvez pas?).
Enfin, en leur confiant l'appareil photo, j'ai tenté de leur donner une nouvelle place, celle de "photographes officiels du foyer" (ndlr : ici aussi!).

Cet atelier a été un espace de liberté, un espace de parole et d'échange. J'ai découvert les résidents sans leur habituelle casquette de "malades mentaux". Ce qui comptait, c'étaient les idées, la technique, la découverte, comme dans n'importe quel club photo. Je n'ai pas cherché à analyser leurs oeuvres, je ne fais pas de l'art-thérapie. je les ai considérés comme des apprentis photographe, point. L'atelier était un "club photo" et non une activité occupationnelle de plus. Cela signifiait une autre relation avec les résidents, une autre façon d'être avec eux.

Cela reste une expérience forte, enrichissante. Grâce à ce stage, j'ai découvert une autre façon de conjuguer un savoir professionnel (mon métier), un savoir-être (ma personnalité) et un savoir-faire (la photo). Je réalise que ces trois savoirs ont été intimement liés et sont nécessaires, pour ma part, à la richesse de ce métier."

Treize ans plus tard, je me demande ce qu'il en serait si je refaisais cette formation. Comment vivrais-je aujourd'hui les enseignements théoriques et les stages? Quel regard porterais-je sur les équipes éducatives et les gens dont elles s'occupent? Parfois, j'aimerais avoir plusieurs vies et pouvoir voyager de l'une à l'autre... par simple curiosité intellectuelle!

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