samedi 27 février 2016

Une question de point de vue

Service de Psychiatrie.
Le repas vient de se terminer et quelques patients sont encore à table. Ils se sont servis un café et parlent de tout et de rien. Sur la table d'à côté, ils ont laissé traîner des origamis commencés ce matin, ainsi que quelques bonbons. Sophie, l'ASH (ASH = Agent de Service Hospitalier), montre des signes d'impatience. Elle aimerait que les tables soient débarrassées pour pouvoir faire la vaisselle et nettoyer la salle. Je ne comprends pas trop son irritation, il n'y a pas de départ prévu aujourd'hui et l'après-midi sera calme, alors on n'est pas à un quart d'heure près. Nous en discutons dans la cuisine.
- Je trouve ça plutôt bien qu'ils traînent un peu, ils discutent, ils rient, ça leur fait du bien aussi non? dis-je avec une naïve bonne volonté.
- Mais justement, non! Ils ne sont pas là pour créer des liens entre eux et s'installer comme s'ils étaient à la maison! Ils sont là pour se recentrer, réfléchir à ce qui les a amenés ici, et sortir de ce service le plus rapidement possible! me répond Sophie du tac au tac.

Trois petites phrases pour échanger sur les valeurs du soin. Et toc!
L'hôpital psychiatrique, lieu de soin et lieu de vie, mais aussi lieu de rencontre entre patients, soignants et valeurs du soin... Finalement, où se trouve le "juste soin"?

PS : je ne sais pas si l'une d'entre nous a raison. Je ne sais pas non plus ce qui est le mieux pour les patients (ce n'est d'ailleurs pas à moi de le savoir). Mes propres valeurs m'encouragent à privilégier le bien-être et la convivialité. Cependant, j'entends également le raisonnement qui fait dire à ma collègue que le lieu de soin ne doit rester qu'un lieu de passage, et qu'il faut avoir envie de le quitter.

8 commentaires:

  1. Je ne sais pas ce qui les a amené dans cet endroit, mais je pense que quelques part ils s'étaient coupé un peu du monde, donc retrouvé un peu de chaleur humaine, un contact, un sourire retrouvé, c'est pas mal comme avancement aussi, pourquoi les en privé si ça peut les aider, parce que retrouvé tout ça, le bonheur de sourire à la vie, pourrait retarder l'envie de quitter cet endroit? Je ne pense pas, mais bon je ne suis pas professionnel c'est juste mon point de vu

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    1. J'ai le même point de vue, au départ. Mais je veux être capable d'entendre les arguments des autres, c'est aussi signe que je progresse ;-)

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  2. Discussion intéressante. Le point de vue de ton ASH est digne d'intérêt, néanmoins au-delà du fait que je partage tes valeurs quand à la convivialité, j'ai plusieurs arguments en faveur de ta position :
    - L'échange entre patients est largement utilisé en ETP pour leur permettre d'élaborer leur projet de soins personnel
    - Les éventuelles rencontres amoureuses entre patients psychotiques ont un impact favorable sur la stabilité de leur vie ultérieure (les psychotiques en couple avec un autre psychotique ont moins de rechute que les célibataires)
    - Enfin, on peut suspecter ton ASH en l'occurrence d'avoir un conflit d'intérêt ;-)

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    1. Oui, il y a conflit d'intérêts. D'une part, elle est retardée dans son travail. D'autre part, il y a le souci des normes (nourriture qui traîne sur la table, à portée de tous).

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  3. Il y a rarement une seule vérité...bien qu'un peu suspecte á cause du conflit d'intérêt manifeste, la position de Sophie est intéressante.Les patients ont aussi besoin de savoir respecter des règles, le travail des soignants,accepter un trop grand retard dans les horaires un jour où il n'y a pas de presse peut poser problème pour les autres jours, par ex.
    bref, difficile de choisir entre les 2 positions
    Kyra

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    1. Voilà, il y a plusieurs points de vue, tous entendables, et il est important de tous les écouter.

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  4. Vais m'appliquer, me motiver et continuer à m'occuper de mon frère, je ne voudrais pas le voir en HP.....il a une relative autonomie/liberté......mais souvent c'est au détriment de ma santé bien écorchée. Dernière solution envisageable. Mais je comprends qu'il y a des situations extrêmes.

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  5. "le lieu de soin ne doit rester qu'un leu de passage qu'il faut avoir envie de quitter"
    Il y a deux raisons de quitter un lieu:
    - parce que celui ci est tellement hostile qu'il rend toute vie insupportable
    - parce qu'ailleurs on y a construit mieux, ou qu'on a récupéré assez d'envie de construire quelque chose de mieux.
    ce n'est pas en rendant l'hospitalisation inhospitalière que les patients iront mieux, c'est en apprenant à (re)vivre autrement, a tisser des échanges, bref les interactions sont la base de toute vie en société, alors laisser les patients les réapprendre peut être un bon début de thérapie.
    Ceci étant, chaque individu étant unique il ne doit pas y avoir de solution unique pour les prendre en charge. Ce qui est valable pour l'un pourrait être désastreux pour l'autre.

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